Un Noël sans Rois Mages, le Noël d’un enfant

 

Le Premier Chefs et ses Chefs avaient parlé. Il en manquait un à l’appel. Un seul. La Cheffe de la Culture. Une pure coïncidence, sans doute. Une femme. Les théâtres, les cinémas resteraient fermés. Les grands temples de la consommation, ouverts. Nous n’aurions plus besoin de cocher les cases à partir du quinze décembre. Plus d’erreur possible. Entre-deux. Une petite récompense pour mieux nous faire passer le couvre-feu. Rentré vingt heures à la maison. Des dérogations étaient permises pour contempler les étoiles. Noël resterait Noël et nous pourrions nous déplacer librement. En dehors de Noël, chacun resterait dans son périmètre de sécurité. Pas de fiesta pour le passage à deux mille vingt et un. Ce serait un jour comme un autre. Nous fêterions plus tard l’an chinois. Il fallait savoir changer nos habitudes, oser sortir de notre zone de confort. Noël se ferait dans l’intimité de nos cinq personnes les plus proches. « Am stram gram, pique et pique et collé drame… Ce sera toi qui sera invité… ». Je voyais déjà des disputes en perspective. « Pourquoi lui et pas moi ? Tu le préfères à moi ? ». Noël, aussi, n’était plus ce qu’il était. Les Rois Mages resteraient en Orient, avec l’or, l’encens et la myrrhe. Six seulement dans l’étable, Joseph, Marie, le petit Jésus, le mouton, l’âne et l’ange Gabriel. Le boeuf faisait la tête. Le chameau restait dans ses dunes. Le berger, seul, marchait avec son bâton en contemplant sa belle étoile.

La consommation était sauvée. Le parking de l’Auchan de Saint-Sébastien-Sur-Loire était complet. Tout n’était pas confiné et les queues étaient très longues et rapprochées. Nous n’avions pas eu le temps de nous interroger sur l’essentiel. Noël ?

« Le port du masque est obligatoire, terminus ». Le Bus-Accordéon m’emmenait place Foch, là où trônait tout en haut d’un pylone un pauvre Général bien isolé. Confiné sur son piedestral, il ne risquait pas d’attrapper cet invisible virus farceur. C’est qu’il ne devait pas avoir bien chaud là-haut, le Général. Je venais de déposer ma voiture chez Norauto. Je marchais et songeais à elle. Des bougies toutes neuves. Prête à s’élancer de nouveau sur les routes de la vie. Mes pas me menaient au jardin zen de l’île de Versailles, entre les rochers, les bambous, les sapins, la pagode. Les couleurs d’automne émerveillaient mon coeur. L’eau de ce pays des lotus était si paisible. Mes pensées flottaient sur les arbres-nuages. Le temps d’une pause. La Cocotte Solidaire attendait une ouverture reportée de jour en jour. Triste une ville où tous ses restaurants, ses troquets, ses théâtres, ses cinémas étaient fermés. Les sirènes hurlaient à n’en plus finir. Nantes brûlait-il ? Je marchais… une France en marche… vers mon rendez-vous à la Régie du CCAS recevoir mon Aide Coup de Pouce. Un bon Coup de Pouce plutôt qu’un coup de pied. Nantes était une ville sensible. Elle ne laissait pas sous les ponts les identifiants radiés de Paul Emploi. Paul s’en débarrassait. Nantes les accueillait. Un joli sourire. Première fois de ma vie. Une étrange sensation de me retrouver, soudain, de l’autre côté. Le côté des gens à la dérive. « Merci, Madame ». Nous étions de plus en plus nombreux, apparemment, de l’autre côté de la rive. Un jour, le nombre l’emporterait. La justice serait rétablie. Je me défendais d’entrer dans une librairie. Ces tickets, c’était pour manger. Je ne pouvais m’en servir que dans les grands supermarchés, ces grands supermarchés que j’avais fuis au profit des petits producteurs locaux. Il me faudrait retourner chez l’ennemi avec mes tickets, trahir mes convictions. Ce Coup de Pouce me rappelait un jeu très amusant : Le « Pouce Poucette », petit duel que la Fée Emma m’avait appris une nuit de pleine Lune. Mes pas dansaient un Madison devant l’imposant Tribunal de Justice. J’avais envie de tout connaître du droit. « Nul n’est censé ignorer la loi » et nul ne nous l’enseignait vraiment dans ses subtilités, ses finesses, ses détours, ses travers. J’entrais dans ce Monument aux marches imposantes. Un tapis rouge se déroulait sous mes désirs, des tables rondes, des coupes de champagne et deux charmantes hôtesses vêtues de robes noires derrière leur barre me souriaient. J’étais seul dans ce hall gigantesque, haut de plafond, décoré de volutes antiques. « -Vous cherchez ? – Un avocat. – Aux crevettes ? – Euh… – Je crois que vous êtes au mauvais endroit, Monsieur … ». Le Tribunal avait changé de place. Il se trouvait maintenant sur l’île de Nantes. Hideux. Tout noir. Une tombe. L’illustre Tribunal historique de Nantes, tout au contraire, éclatant, s’était métamorphosé en un hôtel-restaurant somptueux. J’imaginais déjà ses suites, ses draps de soie, ses doux oreillers, ses lits à baldinquin et ses petits déjeûners gargantuesques… euh… raffinés. Ma distraction me jouait des tours amusants. Il était midi et je doutais que mes tickets furent acceptés par ces deux charmantes hôtesses, quoique… Je descendais les marches en riant. Des ailes me poussaient dans le dos. L’enfance était notre plus beau chemin. Des ours étaient attablés à l’angle du restaurant de la Place du Commerce. L’animal avait repris sa place. L’humanité avait conquis ses bois et en était, aujourd’hui, à se confiner. Les sirènes continuaient à hurler à tue-tête. La « Une » de Ouest France m’informait que les policiers nantais étaient en colère. Je vis effectivement près du Château de notre Duchesse bien-aimée un long défilé de gyrophares. La police manifestait. Le monde était vraiment à la dérive. Bobby continuait de chanter « Forever Young ». C’était si beau, toutes ces notes, tous ces cris du coeur. Je marchais sur les étoiles de neige de mes Noël. Quel était mon plus cadeau ? … «  – Une orange. – Pourquoi ? – On peut la partager ». Les bougies de ma cent six étaient toutes neuves. Ils étaient tous magnifiques à Norauto, jeunes et sportifs. La vie était belle. J’en oubliais le prix. De retour au coin du feu, l’Application Anti-Covid m’annonçait : « Pas d’exposition à risque détectée ». J’étais sauvé pour aujourd’hui. Demain serait un autre jour. Petit Virus farceur me rappelait que la vie était éphèmère. Pile ou face. Fragile comme le verre.

J’aurais aimé être un ours, un gentil ours. Brun ou polaire, j’hésitais. La banquise fondait et les forêts brûlaient. A Noël, il était bon d’avoir des ailes. La petite fille l’avait compris. « La vérité venait de la bouche des enfants ». Nous envoler et voir ce monde sur les ailes d’une oie sauvage. Dylan continuait d’écrire et de chanter. Ce qu’il voyait tout autour de lui. Ce qu’il ressentait. Je suivais les traces d’un Prix Nobel contesté. Un Prix Nobel indifférent à son Prix. Seule, la vérité, comptait.

« Here comes the story of the Hurricane
Voici l’histoire d’Hurricane(1)
The man the authorities came to blame
L’homme que les autorités sont venues blâmer
For something that he never done
Pour quelque chose qu’il n’a jamais fait
Put him in a prison cell but one time he could’ve been The champion of the world
Ils l’ont mis dans une cellule de prison mais il aurait pu etre le champion du monde » (*)

Noël serait Noël, parce qu’un enfant était né, et que cet enfant avait besoin de notre amour pour ne pas finir sur une croix…

L’essentiel ?

Thierry Rousse

Nantes

Jeudi 10 décembre 2020

« A la quête du bonheur »

(*) Bob Dylan, « Hurricane »

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