Cinq minutes de soleil et plus

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

C’est vous qui toussiez dans la rue

Me demandait la secrétaire d’accueil

La secrétaire d’accueil

De la jolie maison du quartier

Toute verte

Moi

Est-ce que c’était moi qui toussait dans la rue

Je jetais un oeil dans l’entrebâillement de la porte

La rue était déserte

Je me tournais vers elle

L’interrogeais du regard

Dans son étroit bureau

Madeleine

Ainsi je la nommais

Craignait les inconnus qui toussaient dans la rue

Je me présentais à elle

Lui demandais s’il y avait à tout hasard une salle disponible pour répéter la semaine prochaine

Je lui expliquais tout du pourquoi

L’objet de cette affaire urgente

Lui déclinais

Mon matricule

Mon pedigree

Mes origines

Je ne venais pourtant pas d’une maison du quartier

D’ailleurs

Que n’avais-je pas demander là

La Lune à Madeleine

Je sentais sa confusion sa gêne

Et ses réponses déjà toutes faites

Avez-vous contacté le service de location des salles

Oui naturellement

Et bien

Écrivez-nous un mail

Je n’avais pas la réponse à ma question

Madeleine

Une salle était-elle disponible oui ou non

Mystère et boule de gomme

Dans le secret des maisons

Je repartais avec ma question en l’air

Heureusement le ciel était d’un bleu limpide ce mardi

Un film se tournait dans la rue

L’homme qui toussait

Il y avait longtemps que je n’avais pas vu si bleu si grand le ciel

Dissimulé sous ces innombrables cotons de pluie

Barbara acquiesçait

Elle et moi marchions

D’un commun accord

Sur la ligne verte

Je longeais avec son ombre le quai de l’île Feydeau

L’ancien port des armateurs trafiquants d’esclaves

Des milliers de corps noirs soumis

A qui ces visages blancs bouffis de graisse et de barbe

Devaient leur fortune

Je traversais le potager qui se réveillait de son long sommeil

En face dans le jardin de Jean-Baptiste

Il y avait deux silhouettes assises sur un banc

Deux parmi le vide

Un jardin déserté

Des migrants relogés

Square Daviais

Où ces deux jeunes colombes s’étaient posées

Et se nourrissaient de baisers

Je grimpais la colline

Rue Jean-Jacques Rousseau

A son sommet m’attendait la nouvelle caisse de mon petit écureuil

Ce gentil petit écureuil me remettrait ma nouvelle carte bleue

Bleue

La matinée était vraiment d’un bleu parfait

Place Graslin face à l’Opéra

Je nageais

Je sonnais

La porte transparente

Au bout d’un long moment

Finissait par glisser

J’entrais comme un prince royal

Le vent en poupe

La sensation soudaine d’être un homme riche et respectable

Le tapis rouge amortissait mon atterrisage

Les employé.es exquis des deux sexes

Jeunes, élégant.es, belles et beaux me souriaient

Luxe

Calme

Et volupté de cette banque

Trésors d’argent

Tapis rouge volant

Nouvelle vie

Au-dessus des lignes de flottaison

La cargaison s’offrait à moi

Dans la cour du roi Soleil

Et de son prestigieux hôtel

Je relevais la tête

Cinq minutes de soleil et plus

Je me faufilais dans les ruelles

Direction la médiathèque

Un homme dont il ne restait que la tête

Se cognait à un cube immense décidé à ne pas bouger

Triste sort face à lui-même

Quand il n’avait qu’à contourner l’obstacle

Pour entrer

Prendre la clé des champs

Ce que je fis aussitôt

Par l’emprunt de ces livres

Dernière évasion possible

« Dans l’univers de Bonnard »

« Le livre des beautés minuscules »

« L’arbre m’a dit »

« Trente poèmes pour célébrer le monde »

Cinq minutes de soleil et plus

Chercher mon Bob

Entre les jets d’eau

Les arbres roses en fleurs

Le trouver

Dans les musiques du monde

Un reggae éternel

Mon Bob était en vie

Je repartais avec lui

Une dernière escale au pays basque

Un plat du jour exquis pour douze euros

Le bon plan des routards

Je n’ai pas dit un pétard

Cinq minutes de soleil et plus

Faire durer l’instant

Douze douceurs

Toi et moi Barbara

Et tant pis pour Madeleine

Et tant pis pour Madeleine

Aujourd’hui brillait le soleil

Thierry Rousse
Nantes, mardi 27 février 2024
"Une vie parmi des milliards"
Titres cités : "Dans l'univers de Bonnard", Sophie Comte-Surcin et Caroline Justin, Belem - "Le livre des beautés minuscules" Carl Norac et Julie Bernard, Rue du monde - "L'arbre m'a dit" Jean-Pierre Siméon et Zaü, Rue du monde - "30 poèmes pour célébrer le monde", Belin

Choisir l’amour

une vie parmi des milliards

Choisir le bien

Aimer

Parce qu’il n’y a que cette force-la qui peut sauver ton monde

Reste à savoir ce que tu entends par aimer

D’ailleurs

Petit sondage

C’est quoi pour toi aimer

Dis-moi

Raconte-moi

Marcel

Toi qui me disais

Il y a bien des expositions aujourd’hui à organiser

A montrer

D’autres visages

Bien des expositions plus utiles que celle-là

Juste de l’autre côté du pont-levis de ta Duchesse

Comment les Mongols ont changé le monde

Bien une autre exposition que tu aimerais voir

Comment l’amour a changé le monde

Oui

Comment l’amour a changé notre monde

Marcel

Existe-t-il un musée de l’amour

Une histoire de l’amour

Un patrimoine de l’amour

Des trésors de l’amour

Je sais

Tu vois déjà

Tous ces tableaux du kamasutra exposés sous tes yeux malicieux

Envieux

Alors

C’est ça l’amour

Rien que ça l’amour

Des positions audacieuses

Le but ultime de toutes les romances

Non

Évidemment non

Tu vois juste à côté cette peinture à l’huile

L’amour d’une mère pour son enfant

D’un père aussi peut-être

Oui

Rassure-moi

Dis-moi qu’il y a des pères qui savent aimer

Non

Tu ne sais plus

Des pères

Des mères

Qu’est-ce c’est

Les pères et les mères

Uniquement les géniteurs

En fais-tu partie

Non

Tu me dis

Un enfant a plusieurs mères

Plusieurs pères

Plusieurs vies

Forcément

L’amour est bien plus grand que tu ne l’imagines

Et tu n’as pas encore répondu à ma question à cette heure

C’est quoi l’amour

Marcel

Te faut-il toute une vie

Pour parvenir enfin à me le dire

Au dernier soupir

Fin d’un cycle

Tu es bien embarassé

Je vois

Marcel

Pour me répondre

Cette évidence

Le bon sens

Perdu

Oublié

Dans ton cœur blessé

Aux deux ailes brisées

Je te voir ressortir cette nuit tous tes livres

Tous tes livres où il y a le mot aimer dedans ou à la surface

Au final il y en a une bonne collection

Presque la totalité

Presque

J’exagère

Non

Sans parler des films et des chansons

Des ballades romantiques sur la place publique

Aimer s’emploie dans toutes les langues

Tu débutes tes fouilles

Tu remontes tes manches

Le but ultime de ta vie

Tu creuses dans tes étagères

Les livres bien exposés devant

Les autres habilement cachés derrière

Ou sous une pile

Une tour de Pise

Il est presque minuit

C’est quoi l’amour

Réponds-moi

Où je m’en vais

Réponds-moi

Marcel

Avec un L

Ou deux ailes

L’amour

C’est quoi

C’est Don Juan

L’homme qui n’a de cesse de séduire

Te conquérir de l’éclat de son verbe

Te dévêtir toute crue sur l’herbe

Et se lasser de toi sous sa main conquise

T’abandonnant pour une autre promise

Jeune et jolie

Et puis

Quand elle aura vieilli

Il restera

Lui

Un

Dom Juan

Dégarni

Lui

L’homme qui n’a fait que fuire

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Hiroshima mon amour

Explosion des désirs

Passion des sentiments

Possession

Jalousie

Soumission

De ton corps

Déchiré

Captif

Dévasté

Radioactif

Vaste champ des néants

Abîmes vertigineuses

Dans laquelle tu t’abimes

Dégringoles de ta cime

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est la symphonie de la vie

Celle qui te fait revivre

De l’éblouissement des fleurs

Des feuilles fragiles sous l’éclat du soleil

De tous les animaux qui s’étirent au réveil

S’élancent à travers le désert

Jusqu’aux oassis fertiles

Jusqu’aux cabanes des nomades

Jusqu’aux fleuves sauvages de l’équateur

Aime et tu vivras

L’étonnement d’un amour

Qui jaillit en toi

La force de la lionne

Genèse de ton coeur

Cri primitif

Viscéral

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est ce qui compte

Plus que tout

Ce qui compte c’est d’aimer

Aimer les bras ouverts

A accueillir tous ses yeux pour toi

Tous ses yeux pas pour toi

Tous ses yeux de passage

Tous ses yeux pas sages

Au comptoir d’un bar

Errant à travers les rues noires

Ou

Dans la salle des pas perdus

D’une gare

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est la tendresse d’un regard

La douceur d’un baiser

L’avenir est à la tendresse

Une éternelle jeunesse

Des jours et de nuits de liesse

Des mots chuchotés enlacés

Un oreiller de coton

Toi et ton chaton

Un marathon de caresses

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est toi

Aventurière de l’amour

Toi

La femme

La guerrière

Tu as la double force de l’homme

Que tu mets au monde

Tu mènes ton combat

Entre les préjugés et les cases

Où des yeux désireux voudraient te mettre

Nul devant toi n’est maître

Tu es debout

Et tiens les deux bouts

Du monde

Dans ton sein

Fécond

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est la joie du don

Et du pardon

Ne pas répéter les stupides guerres

Du sexe faible déshonoré des mâles

L’amour c’est répondre par le bien au mal

Un feu ne s’éteint pas avec le feu

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est remplacer ton rêve

Par ce vide occupé

Une présence

Pour combler ton manque

Trouver le grand amour sur internet

Ou sur une autre planète

Plus verte

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est des histoires d’amour

Parce qu’une seule ne te suffit pas

Des pages de brouillon

Des ébauches

Des ratures

Des redites

Avant l’œuvre géniale

Quand ton oeuvre au final

N’est faite que de toutes ces pages

Froissées

Effacées

Publiées

Encadrées

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est une recette de cuisine

Un kit de bricolage

Un mode d’emploi Ikéa

Des schémas trop compliqués pour toi

Il te demande

Par quel numéro commencer

Comment bien faire l’amour ensemble

Tu lui réponds

Oublie la technique et regarde les étoiles

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est ce que veulent les hommes

Séduire une femme à coup sûr

Séduire tes yeux verts

Savoir ce qui te plaît

Tout apprendre de toi de A à Z

Jusqu’à ton azur

Être reçu à l’examen définitif

Décrocher les honneurs

La couronne des bons conducteurs

Des hommes mûrs

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est ce que veulent les hommes

Tout ou presque tout d’une femme

La copine

L’initiatrice

L’épouse

L’amante

La mère

La fille

L’élève

L’apprentie

La stagiaire

L’assistante

L’infirmière

La cuisinière

La gouvernante

La protectrice

La muse

La grand-mère

La sage-femme

Toi

Tout de toi

L’amour

C’est quoi

Marcel

Ce que veulent les hommes

Est-ce vraiment toi

Qui tu es

Ce que tu désires

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est des mots encore des mots

A trop bavarder sans s’arrêter

Tu n’entends même plus les palpitations de son cœur

C’est vrai

Ou je mens

Comment peux-tu entendre l’amour te parler

Si tu n’entends plus cette vie qui vibre en toi

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Amour et silence

Vider ce qui remplit ta tête

Pour laisser enfin une place à l’autre

Dans le nid de ta vie

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est le temps des amours

Des cigales qui chantent

Douce Provence

Tes yeux se balancent

Penses-tu qu’il ne dure qu’un temps

L’amour

Avant l’interminable traversée du désert

Avant la fin des temps

Le temps où tu n’aimeras plus

Le temps où tu ne seras plus aimée

Fourmi à creuser ta galerie infinie

Papier déchiré

Exiguïte d’une chambre

Où lentement ce qui te faisait encore vivre t’abandonne

Volets définitivement clos sur ton jardin

Entends-tu l’oiseau qui chante au matin

Transi sur une branche gelée

Hiver d’un amour désiré

Au crépuscule des feuilles jaunies

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est ensemble c’est tout

Les cinq doigts d’une main ouverte

Solidaire

Montre pour voir

Ils tiennent bien tes doigts ensemble

Je le savais

Cinq doigts pour enlacer cinq autres doigts

Vas-y

C’est le moment

Deux mains qui se tiennent là

Deux mains et l’audace d’y croire

Aimer c’est possible

Juste

Ensemble

Toi et moi

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est la nuit du coeur

As-tu déjà vu ce qui brille en plein jour

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Louise Amour

Un nom donné à ton prénom

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est l’amour

Simplement

Être ou faire l’amour

Ou les deux à la fois

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est être adulte en amour

Ne pas manger l’être aimé

De tous tes yeux gourmands

Le laisser exister

Le regarder s’épanouir

Dans un sourire béant

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est la force de l’amour dans la communication créative

Lance donc un mot

En l’air

Que je le saisisse au vol

Et trouve la bonne rime

Toi

Mon aigle royal au-dessus des cimes

Descends

De tes cieux

D’azur

Et

Bois entre mes fissures

Dans le creux de mes mains

Cette eau

De la terre

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est l’art de la gentillesse

Non

Ce n’est pas une tare

Pas un handicap

Être gentil

C’est juste

Pourquoi tu vis

Tu l’oublies parfois

Pris dans la course effrénée des rues

De cette foule qui te crie

Sois la plus forte

Louise

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Mars et Venus se rencontrent

Tout est nouveau

Tout est beau

Tout reste à découvrir en l’autre

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Mars et Venus sous la couette

Déjà

Cinq minutes ont suffi

Un éclat de rire

Une pirouette

Pour les faire chavirer

Cacahuètes

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est l’intelligence du coeur

Juste déplacer nos idées

Les descendre

Ou les monter

Trouver le bon point de vue

Entre toi et moi

Être en harmonie

Juste

Accordés

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est l’art de se faire des amis

Tout un livre pour apprendre l’amitié

Bonjour

Tu t’appelles comment

Attends

Je grave ton prénom sur mes veines

Tes mots coulent maintenant en moi

Comme les fleurs d’un ruisseau

Tu es née aujourd’hui dans mes yeux

Et c’est toi mon dieu

Mon amie

Attends

Tu me dis

Tu es allé bien trop vite

Marcel

Et tu a pris tes jambes à ton cou

Et tu as fui

A grandes enjambées

Tu as crié

A moi la liberté

Et je t’ai perdue Louise

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est des histoires d’amour

Des histoire d’aimer

Des histoires qui ont commencé tout petit dans ton berceau

Et ont grandi

A l’assaut de tes désirs

A travers la pluie

Les cris

Le soleil

Les brouillards

Les gelées

Les nausées

Les envolés

Et retombées

En amour

Toujours

Cette envie d’exister

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Mars et Venus en harmonie

Presque une histoire finie

L’amour

C’est quoi

Marcel

C’est Les Paroles d’Amour

Du souffle

Tout vient

A point

A pitre

Te faire rire

Une moitié de toi

Gagnée

L’autre à t’aimer

Te servir

T’éblouir

Te consoler

L’amour

C’est quoi

Penses-tu avoir fait le tour de la question

Marcel

Non

Louise

Je ne t’ai lu qu’un échantillon d’amour

Combien de livres encore

Sans l’afficher ouvertement

En sont remplis à chaque page

Chaque visage devant toi

Arcadie

L’Acte

Le consentement

La note sensible

Lettres à Nour

Amours heureux

Amours espérés

Amours contrariés

Amours fendus

Semblants d’amours

Amours déçus

Amours nus

Trahis

Invisibles

Je n’aurai de cesse de fouiller pour toi

Jusqu’aux derniers balbutiements de mon souffle

Jusqu’aux dernières pages de ton visage

Pour te dire

L’amour c’est quoi

C’est Les lumières d’Oujda

Et toi

Louise

Et toi Louise

Thierry Rousse
Nantes, samedi 24 février 2024
"Une vie parmi des milliards"
Titres cités :
Dom Juan, Molière, Larousse – Hiroshima mon amour, Marguerite Duras, Gallimard – La symphonie de la vie, Pierre Rabhi, Le Livre de Poche – Aime et tu vivras, Stan Rougier, Cana – Etonnement d'un amour, Frère Roger, Les Presses de Taizé – Ce qui compte c'est d'aimer, Carlo Carreto, Médiaspaul – L'avenir est à la tendresse, Stan Rougier, Salvator – Aventurier de l'amour, Guy Gilbert, Le Livre de Poche – La joie du don, Mère Teresa de Calcutta, Le Seuil – Trouver le grand amour sur internet, Frédéric Ploton, First – Histoires d'amour, Julia Kristeva, Gallimatd – Comment bien faire l'amour ensemble, Alexandra Pennay, Marabout – Ce que veulent les hommes, Christopher Pizza et Rich Seldes, Marabout – Séduire une femme à coup sür, Odile Lamourère, Le Seuil – Amour et silence, un chartreux, Le Seuil – Le temps des amours, Marcel Pagnol, Fallois – Ensemble c'est tout, Anna Gavalda, Le Dilettante – La nuit du cœur, Christian Bobin, Gallimard – Louise Amour, Christian Bobin, Gallimard - L'amour, Marguerite Duras, Gallimard – Etre adulte en amour, David Richo, Payot – La force de l'amour dans la communication créative, Yvon Delvoye, Jouvence – L'art de la gentillesse, Piero Ferruci, Pocket – Mars et Vénus se rencontrent, John Gray, J'ai Lu – Mars et Vénus sous la couette, John Gray, J'ai Lu – L'intelligence du cœur, Isabelle Fillozat, Marabout – L'art de se faire des amis, Roger et Sally Horchow, Pocket – Histoires d'amour, histoire d'aimer, Catherine Bensaïd, Pocket – Mars et Vénus en harmonie, John Gray, Le Livre de Poche – Les Paroles d'Amour, Jacques Salomé, Albin Michel – L'Acte, Sophie Lambert, Commun – Le consentement, Vanessa Springora, Le Livre de Poche – La note sensible, Valentine Goby, Gallimard – Lettres à Nour, Rachid Benzine, Points – Les lumières d'Oudja, Marc Alexandre Oho Bambe, Calmann-Lévy

Un froid de canard grappe d’été 1987

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Ouvrir tes cartons

C’était aussi retrouver tes vieux textes

Ta fierté à vingt ans d’être publié

Dans la revue d’expression poétique

La grappe

Le titre était un froid de canard

Et tu écrivais

Comme ça sur le bref

Dire quelque chose

A cette heure tardive vers minuit comme les grands écrivains

Lâcher une bouffée de chaleur dans ce froid de canard

Sans ne plus vraiment maîtriser les mots

Prendre un peu son marteau de poète comme une pelle

Et creuser un peu pour voir si le fil de nos idées serait à même de nous confectionner un pull pour l’hiver qu’on déposerait sur notre joue pour bien dormir et sous nos yeux pour mieux rêver

Oh quel drôle d’ouvrier-écrivain je ferais à ma chaîne à m’embrouiller de ma liberté, à patauger dans un bocal à l’eau bleue comme un poisson rouge, un monde à part, songe d’une nuit d’été, où des éclats de rires viendraient peindre les murs maussades de mon usine, et d’une main, une tendre caresse, refaire la réalité

Grappe d’été 1987

Mots du bout de ta langue balbutiés

Maladresses de ta jeunesse

Initiée

Confinée

Avais-tu changé

Evolué

Régressé

Trente six ans après

Quelle partie de toi était restée intacte

On dit que seuls les yeux ne vieillissent pas

Tu écrivais à la suite ces mots

Jaillis sans réflexion

De ton cerveau

Alors moi écrivain créerais mon syndicat pour me mettre en grève

Je n’écrirais plus

Je n’écris plus

Avais-tu raison

L’absence de tes mots te ferait-elle exister aux yeux du monde

Qui s’apercevrait de leur disparition

Comptais-tu vraiment

Aux yeux de qui

Aux yeux de qui

Je n’écris plus

Tous les journaux en parlent, vous savez, j’embête tout le monde

L’Etat est bien embarassé

Tant que je griffonnais des bouts de mots sur des bouts de papier

Il était bien tranquille

Mais maintenant que je n’écris plus, il ne sait plus ce qui l’attend

Toute la comptabilité nationale en parle

Elle se demande si sa production va encore tenir debout

Si je ne vais pas racheter l’économie toute entière

Oh, qu’elle se rassure, je ne lui volerai pas sa lente agonie de chiffres

Oh, qu’elle se rassure, je ne lui volerai pas sa lente agonie de chiffres

Tu posais ton stylo

Tu passais à l’action

Tu disais

Non

Non

Je reste silencieux

Je reste silencieux

Tu savais tenir le non

J’ai fermé les volets de ma chambre pour ne plus voir la neige qui devenait grise

Je reste silencieux, assis devant une montagne de journaux

Je reste silencieux et j’ai mis une musique pour les rendre silencieux

Etait-ce vraiment la solution

Ou une option

Peu à peu j’ai fait taire toutes les choses de ma chambre

Les images, les photos sur le mur ne veulent plus rien dire

On ne voit plus que des images, des photos sur le mur

La nuit s’épaissit

Je suis assis devant mon bureau et je ne veux plus rien dire

Mutisme

Schisme

Je ne veux plus rien dire

Je suis un corps assis

Le jardin devant mes yeux est rempli d’évènements assis sur des bancs

Il y a l’évènement

Grève des étudiants

L’évènement

Grève des marins

L’évènement

Grève des cheminots

Toute l’histoire en sorte jusqu’à l’électricité qui l’éclaire

Toute l’histoire en sorte jusqu’à l’électricité qui l’éclaire

Arrêt d’un monde

Non

Ne plus continuer ainsi

Grappe d’été 1987

Centre d’animation

361 avenue du Vercors

Résistance

Prise de conscience

Tout ça me donne des frissons

Savoir que nos pas deviennent des empreintes

C’est trop bête, trop bête, il faut bouger

Il faut se réchauffer dans ce froid de canard

Au risque de devenir un bonhomme de neige

Raillé par des enfants bien plus vivants que nous

Raillé par des enfants bien plus vivants que nous

Trente six après tous ces mots

Tous ces cris

Tu avais des comptes à rendre

Aux nouvelles générations

Qu’avais-tu fait de toutes ces années

Qu’avais-tu fait de toutes tes vies

Un parapluie

Un arc-en-ciel

Une trouée dans le ciel

Grappe d’été 1987

Tu lirais la suite

Un peu plus tard

A Théophile

Thierry Rousse
Nantes, vendredi 23 février 2024
"Une vie parmi des milliards"
Extraits de "Un froid de canard", La grappe numéro 19, été 1987

Il pleut sur Nantes Barbara

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Ce n’était pas une légende

Barbara

La grange aux loups

Les moutons étaient bien rentrés

Les douves inondées

Il pleuvait sur Nantes

Depuis des jours

Des semaines

Des mois

Un interminable hiver

Entre tiède et glacial

Ciel blafard

Arbres agités

A la sortie d’une gare

Où aller

Le soleil en avait de la peine

A voir

De sa constellation

Toutes ces guerres

La belle orange bleue tachée de sang

Consternation

Éclats de vies

Irradiées

Éclatements des coeurs

Pris pour cibles

Tu avais de quoi avoir le cœur chagrin

Barbara

Les rois des cieux

Les dieux

Etaient fâchés

Contrariés

Jaloux

Conquérants

Fous

Résistants

Déterminés

Il pleuvait sur Nantes

Une giclée d’écume

Un gros chagrin du ciel

Des vagues d’amertume

Déferlements de lames

Tranchantes

Barbara

Toi qui rêvais de tendresse

Présence aimante d’un père

Une autre histoire était à écrire

Ta nouvelle histoire

Il pleut sur Nantes

Ton père

Un marin perdu au milieu des fleurs du malt

Toi

Sa fille

Sur une île

Barbara

Dernier îlot de ton repos

Pour ton corps fragile

Ton père n’avait pu t’offrir ici

Le château doré des fées

Qu’une mousson bretonne

Qu’un radiateur déréglé

Les degrés des montagnes russes

Pas de quoi rêver

Tu était partie

Sur le quai d’une gare

Seule

Sans lui dire que tu ne reviendrais plus

Barbara

Et c’était mieux pour toi

Ton père souriait

Une larme de pluie

Arc-en-ciel

Vers le soleil couchant

Vers le soleil levant

Tu nageais parmi les poissons et les tortues

C’était mieux que toutes ces voitures et ces bus dans les rues

Ton père

Une île perdue comme toi

Se réfugiait chez Marguerite

Où un café chaud

Serré

Tout au fond l’attendait

Le vieux bouquin était là

Dans cette vieille armoire

Près des livres interdits

Comme s’il l’avait toujours attendu

Kerouac

Voile au vent sur la route des mers

Marin solitaire

Il ne quitterait pas cette terre inondée

Sans t’avoir revu

Toi sa fille

Barbara

Toi

De l’autre côté du monde

Il te dira

Donne-moi la main

Ce qui est passé est passé

Je veux t’offrir un nouveau jour

Un nouveau soleil

Barbara

Thierry Rousse
Nantes, jeudi 22 février 2024
"Une vie parmi des milliards"
Il pleut sur Nantes, Barbara

Vivre sous le seuil de pauvreté

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Vivre sous le seuil de pauvreté

Finissait par t’épuiser

Au fil de ces années

Marcel

A toujours compter

A toujours espérer

Pouvoir vivre

Un peu plus serein

Le mois prochain

Être un peu plus libre

Juste un peu

Juste

Vivre sous le seuil de pauvreté

Réduisait quoiqu’on disait tes possibilités

De relations

De sorties

De moments partagés

De rencontres idylliques

Venise engloutie rêvait toujours de palais

Et de gondoles romantiques

Bien sûr

Il te restait un petit noyau d’amis

Marcel

Tes camarades

Tes sœurs

Tes frères

Qui luttaient comme toi

Pour sortir leur tête à la surface

D’autres s’accomodaient de leur pauvreté, en faisaient une alliée, déployant de formidables kits de survie et de plongée en apnée

D’autres voyaient en la sobriété l’hymne du nouveau monde

Ces adeptes semblaient vivre de peu

Peut-être d’une rente

D’un héritage

D’autres avaient vécu ou avaient connu une certaine expérience de la pauvreté

Et voulaient vraiment t’aider

T’encourager

Ces petits noyaux étaient des perles

Des oasis dans ton désert

Marcel

Vivre sous le seuil de pauvreté

Peu à peu te cantonnait

A des lieux précis

Voire conçus pour accueillir les pauvres

Collecter leurs soucis

Des lieux où il y avait toujours une fin solidaire

Restaurant solidaire

Épicerie solidaire

Café solidaire

Friperie solidaire

Garage solidaire

Vie solidaire

Solitaire

Au soir venu

Vivre sous le seuil de pauvreté

T’apprenait à vivre dans une société parallèle

Composée d’allocations

De primes d’activités

D’aides coups de pouces

De micro-crédits

De mobicartes

De cartes blanches

De transports solidaires

De Cmu

De chèques vacances

Vivre sous le seuil de pauvreté

T’apprenait ou t’incitait à rester

Juste au seuil sous la limite de ton coefficient

Au risque de perdre tous tes avantages acquis

Au risque de voir chaque dépense passer à son prix fort

Chose Impossible à assumer

Si tu passais tout juste au-dessus du coefficient

Vivre sous le seuil de pauvreté

Te marginalisait peu à peu

Atteignait ton sommeil

Tes habitudes alimentaires

Ta santé mentale

Ta santé physique

Ta confiance

Ta légitimité à être aimé

Embrassé

Cajeolé

Vivre sous le seuil de pauvreté

Était un cercle vicieux dont tu ne voyais plus la sortie

Cage dorée

Brume nébuleuse

Caste privée

Où tu te retrouvais

Piégé

Vivre sous le seuil de pauvreté

Te faisait fuir ceux que tu voyais se détruire

Des loques ambulantes

Puantes

Étalées dans la rue

Dans la pluie

Dans le froid

A quémander de quoi manger

Une cannette de bière à leurs pieds

Comment ces êtes déchus en étaient arrivés là

Encore plus bas

Enfants pourtant ils avaient été

Tu en venais

Adultes

A les juger

Les rejeter

Dans leur errance

Leur apparence

Leur souffrance

« Dans la dèche de Paris à Londres »

Pour rien au monde

Tu ne voulais devenir Orwell

Connaître la misère pour l’écrire

Marcel

Vivre sous le seuil de pauvreté

Et travailler pourtant

Travailler auprès d’enfants

Dans les écoles publiques

Connaître ces semaines gruyère

L’impression d’être toujours au travail

Dans les transports

Dans les préparations d’activités

Pour au final gagner une maigre pitance

A peine sept cents euros par mois

Pour les plus bons mois

Quand tu n’étais pas malade

Quand tu remplissais bien ton agenda

Vivre sous le seuil de pauvreté

Questions et réflexions entre deux strophes presque poétiques

Presque

Éthiques

Était-ce permis

Comment l’institution française n’était pas en capacité

De combler les trous du gruyère

D’assurer un minimum de trente heures hebdomadaires

Et un digne revenu

A celles et ceux qui contribuaient dans leur discipline artistique au bien-être et à l’éducation des enfants dans les écoles

Tu te demandais

Marcel

Macaron avait-t-il la réponse dans son château d’argent

Prince charmant

Et saltimbanques

Bulle de savon

Champagne

Et puis j’oublie

Vivre sous le seuil de pauvreté

Et faire semblant de ne pas être pauvre

Faire semblant d’appartenir au monde normal

La tête haute

Défendre ce qu’il te restait de dignité

Marcel

Tout était dans le vêtement

Propre

Irréprochable

D’une couleur unie

Noire

L’attitude

La parole

Le

Je vais bien

De rigueur

Avec le sourire qui va bien

Tout allait bien

Sous le seuil des tabous

Tout allait bien

Vivre sous le seuil de pauvreté

Quand l’heure était venue de refuser

La misère

De tout ton être

Vivre sous le seuil de pauvreté

Juste indécent

Ce consentement

A quand la prochaine révolte

D’un peuple insoumis

Rien à l’horizon

Que des promesses et matraques

Contente-toi de ce que tu as

Et sois heureux

Marcel

Proverbe des sages

Vraiment

Vraiment

Vivre sous le seuil de pauvreté

Les lèvres de la lune sont beauté

Et l’éclat du soleil majesté

Majesté

Thierry Rousse
Nantes, samedi 17 février 2024
"Une vie parmi des milliards"

Pourquoi Gengis Khan (1)

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Pourquoi lui

Qu’avait-il de si beau sous son armure

Grand

Trapu

Le regard et la barbichette d’un vainqueur

Celui qui te disait

A cette heure

Tu ne passeras

Les mains bien campées sur ses hanches

La robe large élégante de l’homme

Au sexe puissant qui s’étale sur les murs blancs

Pourquoi lui

Pourquoi

Honorer

L’éclat de son glaive brandi

Le sang de ses conquêtes viriles

La folie de son empire sans limites

Les armes des riches combattants

Jamais les âmes des pauvres errants

Jamais les âmes des pauvres errants

Pourquoi lui

Pourquoi

Toutes ces pièces d’un château offertes à son pouvoir

A ses traits noirs dans le miroir

Pourquoi tant de mécènes privés et publics

Pour célébrer sa destinée

Pourquoi lui

Pourquoi

Gengis Khan

Gengis Khan

L’enfant gourmand addict

Et pas Gandhi

La force de l’épée serait-elle plus séduisante

Que la force d’aimer

Gengis Khan

Gengis Khan

Couronnement d’un conquérant

Pièces à conviction sous nos yeux

Apothéose

Ose l’éloge d’un empire

Avec la participation des grands musées français et européens

Sous le haut patronage de notre grand chef Macaron

Reconnu

Exposition d’intérêt national

Comment les Mongols avaient changé le monde pour un bon bout de temps

Avait élu sa résidence

Derrière les remparts du château de notre chère Duchesse Anne

A Nantes

Tout savoir ou presque

C’était le moment

C’était le moment

Marcel

Tu en étais resté adolescent qu’à un roman

Michel Strogoff

Et la peur des mongols

Sauvages barbares

La réalité s’imposait à toi à présent

Ce qu’on voulait te faire comprendre

Ces sauvages barbares n’étaient pas si barbares

Ils avaient des croyances

Un dieu ciel

Entre lune et soleil

Ces sauvages barbares croyaient donc en la vie

L’énergie vitale de Tengri

Ainsi d’elle

Toi

Le héros des sauvages barbares

Gengis

Tu recevrais ta puissance guerrière

Temps gris pour les astres de lumière

Soleil et Croissant de lune

Trouvés dans une tombe

Étrange monde

Étrange monde

Ainsi il était rendu hommage

Dans le château de ta chère Duchesse Anne

Marcel

A l’un des plus grands conquérants de l’histoire

Qui rêvait d’être le maître du monde

Hector et Berlioz tes amis

Gardiens bucoliques des douves

En avaient-ils été informés

Aucunement à ta connaissance

Quant aux cloches de Noël

Elles avaient sans doute regagné le ciel

Lasses des pluies de Bretagne incessantes

Lasses des pluies de Bretagne incessantes

Profitant de cette brève accalmie

Tu osais

Toi

Marcel

Malgré ton dépit

Franchir le pont levis

Un dimanche d’ennui

Avec cette envie au fond de ton âme

De saisir l’intérêt de ton pays

A faire l’éloge d’un empire

Mongol fut-il

Mongol fut-il

Cet intérêt se cacherait-il

Dans les tiroirs d’un pouvoir élyséen

Une vague nostalgie bonapartiste

Déguisée sous les traits d’un paisible nomade

Traversant les steppes sur son cheval infatigable

Presque romantique

Les cheveux au vent

Tu te demandais

A croire qu’il fallait à Gengis tout cet espace pour respirer et s’étendre

Trouver nourriture à sa monture

Tu le suivais

Gengis Khan partait en tournée

De la Chine à la Méditerranée

De la Russie à la Perse

Ton cœur de sa lance

Alexandre et César face à lui étaient bien petits

Ridicules pénis à vouloir être grands dans leur lit d’adolescent

Gengis l’homme mûr béni par son dieu ciel

Avait de quoi lui séduire sous sa yourte

Robuste mât brillant

Accueillant son marché d’artisans

La Mongolie t’apparaissait ainsi

Marcel

Sous un tout autre jour

Bien plus sympathique

Joaillerie

Arts textiles

Calligraphie

Arts du bois et du métal

Qui osait dire encore que les Mongols étaient des sauvages barbares

Toi

Ces Nuits dans la steppe n’étaient-elles pas inouïes

Cette Route de la soie mystique

Chants diphoniques

Envolées lyriques

Presque un empire idyllique

Fêtant le nouveau monde à venir

Fêtant le nouveau monde à venir

Ne leur devions-nous pas ce que nous étions aujourd’hui

Notre force commerciale

Eux qui avaient ouvert tant de routes

Par les vallées et les fleuves gelés

Relier

Europe

Russie

Asie centrale

Proche-Orient

Chine

Eux qui avaient introduit la monnaie

Pour faciliter les échanges

Pour faciliter les échanges

Notre grand chef Macaron ne caressait-il pas ce doux rêve

Faire rejaillir des ossements mongols

Des reliques

Cet idéal étincelant

Flamboyant

L’Eurasie

Tissu de soie et de fils d’or

Gengis n’était-il pas un saint homme

A unifier de la sorte de son autorité

Tous les clans et royaumes

En un seul et unique Etat

Le grand Etat du monde

Qui ne verrait dans son contrôle

Pareil bonheur

Pareille providence

Protection du ciel

Répartition des richesses

Épanouissement personnel

L’ordre hiérarchique mongol faisait régner la paix

Et en était sa garante

Qu’espérer de mieux

Baiser les pieds de Gengis

Gengis le bon qui avait permis l’essor et la bonne entente des religions

Islam

Christianisme

Bouddhisme

Jusqu’à l’avènement du Dalaï-lama

Gengis l’homme tourné vers l’univers

A qui nous devions les observatoires de Perse et de Chine

Quelle femme ne serait-elle plus heureuse entre ses bras

Elle lui devait ses porcelaines bleues brisées

Oui

Gengis

Tu nous faisais rêver

Oui

Gengis

Tu nous faisais rêver

O toi le mongol

L’homme capable d’affronter les plus grands froids comme les plus grandes chaleurs

O toi le mongol

Homme vaillant

De la toundra

Tenant tête aux loups et aux ours

O toi le mongol

Homme vaillant

Chassant le tigre et le panthère

Dans les forêts boréales

De la taïga

O

Toi le mongol

Homme vaillant

Ne faisant qu’un avec ton cheval sauvage

Chevauchant les herbes des steppes

A la vitesse d’un éclair

O

Toi le mongol

Homme vaillant

Aux troupeaux immenses

Tu sauras les guider

Vers les terres d’abondance

Traversant les déserts arides

O

Toi le mongol

Caravanier

Dont les rides sont ta fierté

Tu ne feras qu’un avec cette nature

Aimante et hostile

D’où tu es né

O

Toi le mongol

Homme vaillant

Qui a toujours su t’adapter

Et faire du pire le meilleur

Était-ce à travers cette exposition

Le message codé que notre bien-aimé grand chef Macaron désirait nous transmettre

Préparant habilement nos esprits à ce jour d’après

Nous adapter au pire pour survivre

Suivre Gengis ou mourir

Deviendrais-tu

Marcel

Un beau guerrier

Aux biceps tatoués

De cerfs

Volant au-dessus des cotons blancs

O

Toi homme bon

Ta maison sera-t-elle un tipi

Ton toit la peau séchée et tendue d’un renne

Que tu auras utilisé pour porter tes lourdes charges

Ce renne que tu auras tué d’un couteau tranchant

Le jour où il sera usé

Inutile à ta survie

Pauvre renne éventré

Tâches rouges sur la neige

Désossé

Après avoir bu

Vivant

Son lait

Tu mangeras

Mort

Son corps

Après Noël

Pourvu que tu ne manges pas ton cheval élancé

O

Toi

Homme bon et sauvage

Le jour d’après se dessine sous tes yeux incrédules

Marcel

Gengis Khan

L’avenir de l’humanité

Avait son musée

De l’autre côté de la voie ferrée

Et tu étais dedans errant ébloui

Gengis Khan te confiait qu’il descendait du Loup Bleu

Que pouvais-tu répondre à cela

Les pouvoirs chamaniques orientaient ses décisions

Paroles d’ancêtres

L’astuce était belle

Incontestable

Et si c’était la Licorne sa maîtresse

Faire entrer le sacré l’imaginaire entre les mains du pouvoir justifiait toutes sortes d’agissements pervers

Macaron s’en saisirait-il un jour

Quand verrait-on un chaman invité à l’Elysée à son service

Le chamanisme revenait à la mode

Nous le savions

Une autre rive fascinante

Quand nous ne voyions plus que désolation sur celle où nous vivions

Nous nous éblouissions de ses pouvoirs occultes

Sans savoir qu’ils nous seraient fatales

S’ils étaient au service des empereurs

S’ils étaient au service des empereurs

Bien connaître la géographie et les mouvements du ciel

Vénérer la terre et les astres t’arrangeaient bien Gengis

Pour étendre ton territoire nourricier

Oui

Pourquoi Gengis Khan

Pourquoi Gengis Khan

Pour bien nous montrer que la lutte des clans a toujours exister et qu’elle existe encore

Un peuple en chasse un autre

La Russie l’Ukraine

Israël la Palestine

Rien de nouveau sous le triste soleil des hommes de pouvoir

Absorption

Acculturation

Voir Gengis Khan aujourd’hui

Était-ce nous préparer à ce qui était de nouveau à l’ouvrage à quelques heures de vol de chez nous

Cette vaste conquête possible grâce aux alliances des uns pour absorber les autres

Ce que nous pouvions observer à petite échelle sur un territoire

Les vaincus sont enrôlés

Leurs techniques reprises

Les rangs grossissent

Et l’art de la guerre progresse de victoire en victoire

Porté par un étendard sans égal

La terreur

La terreur

Faire régner la terreur

Face à la terreur

L’âme tremblante s’enfuit ou se plie

Marcel

Tu fuyais dans tes rêves

Sentant la menace approcher

Etait-ce la solution

Etair-ce la solution

Pourquoi Gengis Khan

Pourquoi Gengis Khan

Thierry Rousse

Nantes, mardi 13 février 2024

"Une vie parmi des milliards"

Exposition "Gengis Khan, Pourquoi les Mongols onr changé le monde", Musée d'histoires de Nantes, du 14 octobre 2023 au 5 mai 2024

Le Monde Hors Série

Eve l’inconnue de la première fois

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Eve

L’inconnue de la première fois

Elle voulait manger là avec toi

Tu te demandais bien là pourquoi

Une petite table là pour deux

Tu songeais : Qu’auriez-vous à vous dire

A ses yeux tu te sentais vieux

Tu voyais les trous blancs déjà le pire

Tu l’attirais au fond du restaurant

Bondé de gens de rires et de fêtes

Là c’est plus chouette qu’un tête à tête

Tu lui dis : Allons rejoindre leur banc

Et non

C’est avec toi qu’elle voulait dîner

Oui

Avec toi dans ce coin silencieux

Et non

Les gens ne comptaient pas dans ses pensées

Oui

Tu n’as pas compris ça dans ses yeux

Elle jetas ça là sur le plancher

Des reflets de visages sur la Sèvre

Tu t’agenouillais pour les contempler

Tu la sentais tout contre toi penchée

Son bras sinueux effleurait tes lèvres

Ton cœur palpitait d’émoi emporté

Vers son sein de sa cage délivré

C’était que pour toi qu’elle était venue

Qu’elle s’était dévoilée toute nue

Pour toi qu’elle avait allongé la table

Etalé dessus cette nappe blanche

Comme on habille la table d’un roi

Brodée de fleurs de contes et de fables

Plein de rires comme tu la voulais

Six chaises d’or et tout ce qu’il fallait

Triplant son cœur de Lunes pour te plaire

Rien que pour toi ces mets après mets

Tu finis par laisser tomber tes « mais »

Mais pourquoi

Dis Eve

C’est pour toi

Ce rêve

Un repas une nuit à vous dire

Toute une vie est là en une fois

Des mots des histoires là d’autrefois

Caressés sur les cordes d’une lyre

C’était

Eve

C’était

L’inconnue de la première fois

Rêve

L’inconnue de la première fois

Thierry Rousse
Nantes, lundi 12 février 2024
"Une vie parmi des milliards"

Origines du peignoir d’un soir

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Ce dimanche

Trois février deux mille vingt quatre

A neuf heure vingt cinq

Tu étais accueilli

Par un tonitruant orchestre

Sur le parvis de la Cité de ton quartier

Symphonique ou philharmonique

Point d’interrogation

Tu t’interrogeais

L’air ironique

Quelle était la différence entre symphonique et philharmonique

Tu demandais à Gaga

Hélas

Impossible de lui parler ce matin à Gaga

Gaga était injoignable

Tes données mobiles étaient curieusement désactivées

Il te restait heureusement Mini Larousse

Toujours fidèle sur ta table de chevet

Symphonique

Page huit cent quarante six

De la symphonie

Orchestre « dans lesquel il y a des instruments très variés et de nombreux exécutants »

Philharmonique

Page six cent cinquante trois

« Se dit de certaines associations musicales »

Tu n’étais guère plus avancé

Quoiqu’il en fut

Cet orchestre symphonique ou philharmonique avait vraiment la banane ce matin

Trop juteuse à ton goût

Tu aimais les matinées qui commençaient doucement

Surtout celles du dimanche

Que faire pour faire cesser ce déferlement de casseroles et de cuivre

Pourrais-tu demander à ces exécutant.es de changer de répertoire

Préférer Chopin à Berlioz

La soie d’un peignoir

Aux couleurs criardes d’un jogging

Où se trouvaient donc ces athlètes survoltés

Derrière les buissons

Les arbres fruitiers des jardins partagés

Les poteaux électriques des villes enchantées

Non

Sous les bancs de pierre

Non plus

Sur ce bateau de croisière

Non et non

Chez Félix

Évidemment chez Félix

Non et non et non

Pas de crevettes

Tu les découvrais au-dessus de ta tête

Serrés comme des saumons dans des enceintes suspendues aux branches des magnolias

C’était nettement moins romantique

Ces gros cubes noirs pesants comme des filets

Un orchestre diffusé par ta Francine Musique

Ce dimanche matin

Sur le parvis de la Cité

Tu n’avais plus qu’à fuire

Courir jusqu’à l’entrée

Pour savourer un certain calme

Ouf

Tu n’avais pas de bombe au fond de ton sac à dos

Tu étais sauvé

Tu pouvais entrer dans le palais de ta Cité

De larges et longs couloirs encore peu fréquentés

A cette heure nantaise dominicale et matinale

S’ouvraient à tes pas soulagés

Le silence t’accueillait de ses bras

Délicieux présent

L’origine de toute musique

Pénétrait dans tes poumons

Tu respirais

Une bouffée de silence rare

Comment pouvais-tu entendre les notes résonner en ton corps

Sans ce silence immaculé

Direction

Salle Arpegionne

Deuxième étage à gauche

Trio élégiaque pour piano violon et violoncelle numéro deux en ré mineur opus neuf

Serge Rachmaninov

Mille huit cent soixante treize

Mille neuf cent quarante trois

Quatre cent cinquante places

Ta place était réservée depuis vendredi

Ton fauteuil t’attendait donc

T’avais rendez-vous avec lui ce dimanche matin

Quatre cent quarante neuf autres personnes avaient rendez-vous également avec leur fauteuil

Toutes ou presque

Avaient passé la soixantaine

Leur visage avait les traits tirés

L’heure semblait grave voire tragique

Pourquoi

Pourquoi

En vieillissant

Les visages devenaient si graves

Était-ce le poids des années

Des séparations

Des pertes

Des déceptions

Le flot des drames de ce monde

Le corps naturellement qui s’usait

Une alimentation qui l’avait tué à petites doses d’insecticides

Ou était-ce le visage de rigueur à cet âge

L’air sérieux qui soulignait une preuve d’intelligence

L’air sérieux qui marquait la supériorité d’une classe

L’esprit élevé au-dessus de la mêlée des masses populaires

Le signe flagrant de la réussite sociale

Les convenances d’une génération

Sourire à cet âge serait-il le caractère d’un esprit niais

Naïf

Retardé

Devais-tu t’aligner à cette accoutumance

Te confondre à ce troupeau sérieux

Adopter cet air de cérémonie t’ennuyait à vrai dire profondément

Tu voyais déjà ton visage se cristalliser dans un masque pathétique

Déjà un pied sous terre

Etre le senior du paradis

Était-ce l’effet de la musique classique

Qui s’était incrusté dans leurs pores

La musique classique pouvait en effet être grave

Tragique

Du moins de ce que tu ressentais à l’écouter de rares fois par un temps maussade

Elle était souvent un champ de tristesse où jaillissaient par instants fugaces quelques notes de joie précipitées

Quoique

Me trompais-je

Tu disais

Je corrigeais

La musique classique pouvait aussi s’exhiber comme un pré de joies légères

Bal

Cavalcades

Glissades

Coquettes

Ou pastorales

Avant que ne se déchire son ciel de cordes et de tambours

Que ne s’affrontent les notes jusqu’à la dernière

Vaincue

Silence

Silence

L’amour qu’on devinait sur ces partitions était toujours beau et triste

Mais d’une tristesse sublimée

Qu’elle en était ravissante et source d’un certain bonheur

La puissance des sentiments confrontés aux épreuves du temps

C’était peut-être là tout l’art de la musique classique

Transformer ce que nous vivions en chef d’oeuvre

Et le.la musicien.ne en était son.sa messager.e

Son fil conducteur

Son orpailleur

Son orpailleur

Au bord de ce ruisseau

Tantôt lisse

Tantôt impétueux

Iris prenait place

Iris

La violoniste à la jambe nue

Attirait aussitôt ton regard

La dextérité de ses doigts

Sur les cordes de son violon

Éblouissait ton coeur

La musique était une muse qui venait des profondeurs

Elle ne montrait que la moitié de son art

L’autre était cachée à l’oeil du spectateur

Ne se dévoilant qu’à l’être intime

Subtile union

Où la technique disparaissait derrière l’émotion

Ses complices aussi jeunes sur le bord du ruisseau

Un pianiste

Un violoncelliste

Étaient tous aussi divins

Trio en parfaite harmonie des sentiments

Trinité

Qui ne pouvait être que ravissement

A côtoyer ainsi les anges

Dessous

Dessous

Dans les vastes câles du navire

La musique amérindienne avait son droit de cité aux folles journées

Elle était jouée par une classe intergénérationnelle du conservatoire

Ah le conservatoire

La conserverie des crevettes et saumons

Comme tu regrettais de n’y avoir pas été inscrit

A l’âge où tout était encore possible pour toi

Marcel

Tu ne serais sans doute pas là aujourd’hui

Mais de l’autre côté

Sur le plancher de ces gens respectés

Reconnus

Marcel

Marcel

A midi

Tu quittais ta Cité

Sous la blancheur d’un ciel froid

Au-dehors devant le siège d’une banque

La file d’attente était un soupçon plus jeune

Un soupçon seulement

Quelques sourires amoureux

Les jeunes générations dénigraient-elles la musique classique

Pourtant nombre d’adolescent.es étaient bien présent-es derrière leurs instruments

Tu ignorais la cause de leur absence flagrante dans cette file d’attente

Trop grave peut-être encore

Trop grave peut-être encore

Qui allais-tu écouter maintenant

Connaissais-tu au-moins son nom

Marcel

Ce qu’elle jouerait

Tu avais déjà tout oublié du programme

Ton disque dur était saturé

Depuis un bon bout de temps

Quelques grammes de mémoire

Heureusement le fameux sésame t’était délivré à l’entrée

Tu étais une deuxième fois sauvé

La pianiste se nommait Nathalia Milstein

Nathalia était née en mille neuf cent quatre vingt quinze

Dans une famille de musiciens russes

Si tu comptais bien

Elle avait à ce jour

Vingt neuf ans

Et la légèreté du vent

« Initiée très jeune au piano par son père

Elle intégrait la Haute École de Musique de Genève dans la classe de Nelson Goerner »

Successions de noms

De récompenses

De lieux prestigieux

Etaient écrits sur cette feuille d’hiver

Son parcours avait l’éclat d’un fleuve d’or intarissable

Nathalia était là

Avec toutes ses notes dans le cœur

Arrivée à l’heure devant son piano

Comme à un rendez-vous galant

Eternel

Et elle jouerait pour toi ce dessert succulent

Marcel

Rien que pour toi

Rameau

Debussy

Chopin

Chopin

Chopin

Le peignoir d’un soir

Un dimanche matin

Thierry Rousse

Nantes, samedi 10 février 2024

"Une vie parmi des milliards"

La Folle Journée, dimanche 4 février 2024, concerts d'Iris Scialom, Krzysztof Michalski, Antonin Bonnet et de Nathalia Milstein

Une autre fin pour Le Petit Chaperon Rouge

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Voir Le Petit Chaperon Rouge

Etait-ce bien nécessaire

Une histoire maintes fois entendue

Rabachée

Depuis des années

A l’école

A la maison

A la bibliothèque

Une histoire pour les enfants

Vraiment

Que pour les enfants

Les petites filles

Ou les petits garçons

Point d’interrogation

Allons

Mon âme

Retournons toi et moi sur les pas de l’enfance

Au fond de ces forêts obscures

Et regardons-nous tous deux dans le miroir de ce lac

Point d’exclamation

Qu’entendons-nous

Jaillis de l’eau

Voix de nous aujourd’hui

Voix de notre enfant hier

Deux voix pour raconter

Les mêmes faits

Était-ce la même histoire

Ou sa perception au fil du temps

Au fil de nos prises de conscience

Qui nous la rendait si différente à présent

Que nous révélait notre peur du noir

Qui se cachait derrière le chêne

Celui qui viendrait nous visiter

Le jour couché

Celui

Qui nous enlèverait

Et nous tuerait

Sous une Lune pleine

Toi petite fille

Tu voyais ce loup te guetter

Tu pleurais

Tu tremblais

Et dérangeais chaque nuit

Tes parents

Te blottissant

Au milieu d’eux

Apeurée

Terrifiée

Toi

Petit Chaperon Rouge

Tu avais peur de mourir

Abandonnée seule dans ton lit

Et tu ennuyais ton père et ta mère

Tu les séparais l’un de l’autre

Juste pour exister

Qu’avais-tu vécu à ta naissance

Toi la nouvelle née

Cucendron

Peau d’âne

Etre

Indésirable

Chétif

Avais-tu cru

Qu’un Loup t’enlèverait et te tuerait cette nuit

Fatalité des histoires

Fin tragique de l’enfance

Ces contes initiatiques des Frères Grimm

Semblaient avoir marqué

De leur empreinte indélébile

Définitivement ta vie

Bien ancrée

Bien ancrée

Au fond de ta conscience

Se logeait la peur de l’autre

L’inconnu était une menace latente

Dont il fallait

Tout le long de ton parcours

Te méfier

Le monde n’était qu’un dehors hostile

Une planète dangereuse

Et tu te réfugiais sous ton chaperon

A l’abri

Le Petit Chaperon Rouge était arrivée au Lieu Unique

Mère-Grand

Se souviendrait comme toi de cette histoire

Et se méfierait

Dans sa cabane au fond des bois

Mère-Grand ne laisserait pas le loup affamé y entrer

Ou plutôt l’homme revêtu d’une peau de loup

Et l’homme revêtu d’une peau de loup grimperait au-dessus du toit pour attendre que la porte s’ouvre

Et le Petit Chaperon Rouge avait tout ce temps traversé la forêt profonde

Pour secourir sa Mère-Grand affaiblie

Et sa Mère-Grand lui ouvrirait grand la porte

Et la refermerait si tôt sa petite fille entrée

Et le Petit Chaperon Rouge ouvrirait grand son cœur à sa Mère-Grand

Et le Petit Chaperon Rouge raconterait à sa Mère-Grand sa rencontre avec le loup dans la forêt

Et le Petit Chaperon Rouge lui dirait tout à sa Mère-Grand

Et la Mère-Grand l’écouterait jusqu’au bout

Écouterait tout

Car il est important d’écouter les enfants

Et la Mère-Grand comprendrait

Comprendrait tout

Quelle menace toutes deux les guettait cette nuit

Et toutes deux uniraient leurs forces

Ni l’une ni l’autre ne se laisseraient se séduire par les avantages de l’homme loup

Et l’homme à la tête de loup trépignant

Attendrait malgré son impatience que le Petit Chaperon Rouge sorte de cette maudite maison pour la suivre

Mais toutes deux déterminées

Mère grand et Petit Chaperon Rouge

Ne laisseraient pas la fatalité des histoires s’écrire une nouvelle fois

Il est des avenirs

Qu’on peut encore changer

Des nons dits enfin dits à la face du monde

Si nous le décidons

Et toutes deux ce soir-là tendraient un piège

A l’homme loup sur le toit

Et l’homme loup alléché par la délicieuse odeur du bouillon sous le toit y tomberait

Et s’y fracasserait le crâne

Dans un bouillon de pierres

Les yeux

Les oreilles

La bouche

Et la queue

Riquiqui

Et toutes deux riraient de leur belle farce

Un homme loup ratatiné

Et le Petit Chaperon Rouge quitterait sa Mère-Grand guérie

Et la petite fille adolescente s’en irait dans la profonde forêt

Abandonnerait son capuchon contre une peau de loup

Et plus aucun homme n’oserait s’y glisser dès lors

Et tous les hommes aux alentours se répéteraient

Gare à toi qui cours un peu trop jeunes et vieux jupons

Sans demander à leur cœur permission

Si tu ne veux finir toute ta vie en bouillon

Les deux frères Grimm avaient écrit cette autre fin pour le Petit Chaperon Rouge

Nombreux d’entre nous l’avions oubliée ou peut-être jamais lue

Charles Perrault quant à lui n’en faisait point mention

Céleste Germe et son équipe Das Plateau nous la montraient ce soir

Et le Petit Chaperon Rouge était fort

Courageux

Puissant

Libérateur

Depuis

Et toute sa vie

Quand il quittait ce théâtre

Ce mercredi soir de janvier

Ses croyances avaient changé

L’autre face du miroir serait belle

Et la forêt paisible

L’autre face du miroir serait belle

Et la forêt paisible

Thierry Rousse

Nantes, samedi 3 février 2024

Inspiré par le spectacle "Le Petit Chaperon Rouge" , mise en scène de Céleste Germe, texte Jacob et Wilhelm Grimm, Nantes, Le Lieu Unique, mercredi 31 janvier 2024

Lire Bobin

une vie parmi des milliards

Quand tu ne savais plus quel ouvrage choisir

Parmi tous ces livres de la librairie Coiffard

Quand tout n’était plus

Pour toi

Que brouillard

Dans la cohue des visages

La chaleur des corps à corps

Les allées et venues

Les embouteillages

Les mares des lectrices

Des lecteurs de tout âge

S’étalant un samedi

De la place Royale

A la rue de la Fosse

Flots avides de pas et de mots

Quand tu te frayais avec peine et détermination un chemin périlleux

Vers ce sentier exigu de la littérature

D’îlot en îlot

De table en table

Amoncellement de noms

De titres

Et de prix

Quel éditeur

Quel jury

Imposerait ses livres

A coup de renforts médiatiques

De salons

De rencontres

Quel.le auteur.e était en vogue

Quels sujets

Quelles questions

Quelles réponses

Quand tu étais perdu

Incapable de choisir

Il te restait Bobin

Bobin

Comme l’assurance d’une évasion

Bobin

Comme une douce drogue pour l’esprit

Bobin n’était pas encore condamné au pilori

Bobin était mort

Et vivait encore par ses mots

A la vérité

Tu n’y comprenais rien

Ou pas grand chose à Bobin

A toute sa bobine de pensées emmêlées

Et curieusement tu étais toujours attiré

Fasciné par ses écrits

Bobin faisait partie des collections de ta bibliothèque

De tes trous noirs

De tes mystères

De tes clairières de lumière

De tes quêtes

De tes pelotes de laine

Un air de sainteté

Planant à chaque mot né du néant ou des anges

Chaque image

Chaque son

Chaque sensation

Chaque impression

Bobin

Et son air serein

La maison où toujours tu reviens

Pour espérer le comprendre

Un peu mieux

Demain

Bobin

Bobin

Pareil aux arômes subtils d’un vin

Aux parfums de l’ivresse

Aux couches superposées des visions

Tu ne savais plus très bien

Beaune

Coiffard

Bobin

Quelles bouteilles

Quelles merceries

Quels livres tu avais lu de lui

Dans ta cave

Ta cuisine

Ton grenier

Ta chambre

Les noter pour t’éviter d’acheter deux fois trois fois quatre fois le même

Les noter pour chercher en bon détective les pièces manquantes à son puzzle

Celles qui te permettraient de comprendre les autres

Où à la fin tout s’éclairerait

Où tout ne serait qu’évidence

Porte vers le ciel

Dîner aux chandelles

Pull pour les rudes hivers

Bobin

Tu avais rencontré à ce jour de ce philosophe

La part manquante

Une petite robe de fête

Le très-bas

L’inespérée

Louise Amour

Les ruines du ciel

La grande vie

La nuit du coeur

L’homme joie

Que te restait-il

Ce premier février deux mille vingt quatre

A découvrir

Tant à vrai dire

La femme à venir

La folle allure

Donne moi quelque chose qui ne meure pas

La plus que vive

Autoportrait au radiateur

Geai

Ressusciter

L’enchantement simple

La lumière du monde

La dame blanche

La présence pure

Un assassin blanc comme neige

La prière silencieuse

Noireclaire

Autant de livres

Autant de motivations

Pour continuer à vivre

Autant de buts à atteindre

De cimes à gravir

D’abîmes à franchir

Passerelles de mots

Entre obscurité et clarté

Contrastes bourguignons

Densité du Morvan

Les chants de la nuit des étoiles

La femme aimée au bord du lac

« Je crois que j’ai toujours écrit pour sauver quelque chose ou quelqu’un » (1)

écrivais-tu Bobin

A la quarante huitième page d’ « un bruit de balançoire « 

Balançoire de la Terre à la Lune

Pousse-moi Bobin un peu plus loin

Je voudrais m’élancer jusqu’à ton regard ravi

Qu’avais-tu envie de sauver

L’humanité

Les animaux

Les végétaux

Les minéraux

Toute vie qui te semblait si belle

Qui avais-tu envie de sauver

L’être qui trouvait sa vie si ordinaire

L’être qui se sentait si seul

Transparent aux yeux des gens

L’être qui s’apprêtait à mettre fin à sa vie

C’est pour lui que tu écrivais

C’est à lui que tu disais

Promets-moi de me lire demain

Demain

Demain

Moi et Bobin

Egarés sur une île

De la librairie Coiffard

A peine visibles dans le brouillard

La ville était traversée à nouveau par des manifestations

Des professeurs aux agriculteurs

Deux mondes sous pression

Et tant d’autres

Et dans cette librairie

Il y avait Bobin

Juste une évasion

« La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde ». (1)

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 1er février 2024

"Une vie parmi des milliards"

(1) Christian Bobin, "Un bruit de balançoire", édition L'Iconoclaste / Gallimard