L’enfant et la corrida

Tu étais encore un enfant

Tu pleurais

Tu criais

Tu ne voulais plus voir ça

Plus voir ça

Plus voir ça

C’est le tonton Joe

Qui avait tenu absolument

A vous emmener tous

A vous arracher à vos douces Cévennes

Finies vos paisibles vacances au bord de l’eau

Toi, ton frère, ta mère, ton père

Vous deviez tous suivre le tonton Joe

Tous embarqués dans sa belle Opel

Pour aller voir cette corrida

Dans les arènes de Nîmes

Sur les gradins

Le tonton Joe

Tout excité

Aux dents saillantes

Clamait

S’exclamait

C’est époustouflant

Regardez son costume flamboyant

Quel athlète

Quel artiste

Quel virtuose

Ce matador

C’est du grand spectacle

De l’opéra

De la danse

De l’acrobatie

De la finesse

De la dextérité

De l’audace

Du courage

C’est la tradition

De tout un peuple

Ses origines

Son sang versé

Sa force

Sa beauté

Son union

Sa fraternité

L’homme dans sa toute puissance

L’homme dans toute son excellence

Tous les yeux de l’assemblée

Convergeaient vers le matador

S’identifiaient à son corps nu brodé

Parfaitement sculpté

Pour sortir de leur médiocrité

Voyaient dans le taureau le mal absolu

Le bien serait vengé

Peau torturée dans ses entrailles

Flanc d’une bête froidement exécutée

Sur la piste romaine ensanglantée

Toi

L’enfant

Tu n’étais déjà plus dupe

Toute vérité ne sortait pas de la bouche des grands

Ni des tontons Joe

Surtout des tontons Joe

Tu te cachais les yeux

Tu ne voulais plus voir ça

Tu en voulais au tonton Joe

Tu l’aurais bien jeté sur le sable

Corps poudré de paillettes

Dans cette arène

Le voir à la place de ce taureau

Piétiné baignant dans une marre de sang

Percé de toutes parts

Mais les grands avaient toujours raison

Et les tontons Joe avaient de grandes gueules

Ils brillaient d’éloquence

Dans leur élégance

La droiture de leur apparence

Toi l’enfant chétif

Tu étais condamné au silence

Rester jusqu’au bout

Jusqu’à la fin de cette tragédie humaine

Le taureau était mis à mort

La foule applaudissait

Le matador bombait son torse

Sous des salves d’applaudissements

Toute l’horreur de l’humanité dans une arène

Dans sa toute puissance

Son orgueil

Son ego exacerbé

Et ça se disait civilisation

Cette tradition masculine

Tu savais maintenant l’enfant

A quoi tu devrais faire face toute ta vie

La cruauté d’un phallus brandi n’avait pas de limite

Comment croire au monde des grands

Quand

Depuis des siècles

Ses toreros s’amusaient

A faire couler le sang des innocents

Était-ce bien sérieux tout ça

Tu avais vite compris

La fin était déjà écrite sur toutes les villes

Le jouet de ces barbares

N’avait aucune sortie d’issue

Saignant sur sa croix

Etre condamné

Aux mains et pieds troués

Comment croire au monde des grands

Était-ce bien sérieux tout ça

Quand des voix s’unissaient

Pour ériger en patrimoine national

La furie des lames et des balles

Les cris des larmes

Quand tout s’emballe

Comment croire au monde des grands

Quand on est un enfant

Comment croire au monde des grands

Quand on est un enfant

Thierry Rousse
Nantes, jeudi 16 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

Conte à rebours

Le compte à rebours était lancé

Cinquante sept années

Déjà sur mille chemins avaient défilé

Si tu visais l’âge d’Edgar Morin

Il te restait quarante cinq ans à vivre

Sur les lignes de ta main

Soit au moins seize mille quatre cent vingt cinq jours

Si tu comptais tes années qu’en années communes

Tu avais donc encore un peu de temps

Marcel

Pour rencontrer ta fée

Faire fortune

Au milieu d’une forêt d’amour

Alors

Tu posais ta feuille dans un café

Ton stylo en équilibre sur ta cuillère

De quoi serait donc fait aujourd’hui ta journée

Sur la balance de tes hésitations

Sur les questions de tes choix à accomplir

Réfléchir avant d’agir

Sage décision

Réfléchir aux jours suivants

Ce que tu ferais demain

Peser le pour et le contre

Composer toujours avec le temps

Ces mots revenaient inlassablement

Comme reporter tes rêves ensoleillés

Bien trop souvent au lendemain

Tu avais encore un peu de marge sous la tempête

Tu te disais dans ton ciré jaune

En comptant dans un coin de ta tête

J’ai mille quatre vingt quinze jours

Avant de passer dans la catégorie des séniors

Ces chercheurs d’or à l’approche de la mort

Tu rencontrerais forcément un jour ta seniorita

Assise devant un thé à la Cigale

Elle serait l’Eldorado de ta vie

Ton opéra

Ta partenaire

Une trêve au milieu de toutes ces guerres

Ta moitié

Noire et blanche

Tu le savais

Soixante notes sur les planches

Ça sonnait comme une retraite

En temps d’apocalypse

Un repos bien mérité

Deux coeurs enlacés

Au cinéma du monde

Le Katorza

Ou

Une nouvelle jeunesse

Aux quatre pieds

Exaltés

Gravissant

Allègrement

Les marches de La Bouche d’Air

Avec l’ivresse de leurs trente ans

Tous leurs désirs dans le vent

Le compte à rebours était lancé

Papy Marcel

T’avais soif d’éternité

Saltimbanque

Étudiant à l’université du temps libre

Léguer au monde

Ce que la vie

De toutes tes vies

T’avait appris

A commencer par cette femme

Quand tu avais vingt ans et toutes tes dents

Tu es jeune

Tu es beau

Vas donc cueillir l’âme qui t’aime

Ne mets pas tes envies

Dans l’engrenage

D’un monde marchand

Dont tu seras toute ta vie

Dépendant

Échappe à cette rue étroite de Paris

N’entre pas dans ma prison

Cours à travers les champs

Libre

Ta colchique t’attend

Le rideau rouge se lève

Sur mille et une histoires

D’humanités

De divinités

Passées

Présentes

Et à venir

Il te reste

Marcel

A sourire

Sauver le monde

Par la force d’aimer

Le conte à rebours est lancé

Toute fin donne le départ

Un deux trois

Marcel Morin

De jour en jour

Tu rajeunis

Une chose au-moins est sûre

Commence bien ta nouvelle vie

Commence bien ta nouvelle vie

Thierry Rousse
Nantes, mercredi 16 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

Doucement

Doucement

La société te pousse sur la touche

Te fait comprendre que tu n’es plus la priorité

Sur le marché de l’emploi et des coeurs aimés

Et pourtant

Cette société te pousse encore à travailler

Tu iras au labeur

Marcel

Pour quelques sous

Dans des fonctions

Aux missions

Bien en-dessous

De ce que tu pourrais transmettre aux générations

Cette société juste t’assigne à accomplir

Une simple besogne sans aucun espoir d’évolution

Cette société juste a besoin que tu payes les dettes de son roi

Que tu finisses ta vie dévoué à ses envies

Cette société fait fi de ton savoir-faire

Cultive le nombril des élites à la cour de son roi

Doucement

Toi

Perplexe

Marcel

Au milieu d’un jardin

Tu t’interroges

Tu oses sur les scènes ouvertes

Partager tes réflexions

Au nom de la libre expression

Tu risquerais bien de la société son exclusion

A trop parler trop fort dans le micro

Qui sait un jour

Si tu ne finirais pas en prison

Partout autour de toi

On ne parle que de la montée des extrêmes

Brutalement

Remplace

Doucement

Cette société a-t-elle encore le respect des anciens

Les considère-t-elle comme des sages

Auprès desquels apprendre

Reconnaît-elle leurs expériences

Ou les voit-elle juste comme des presque rien

Les futurs clients du système marchand qu’elle déploie

Êtes cassés

Courbés

Déclassés

Reclassés

Rangés dans des cases

Usagers des dispositifs seniors

Patients des aides à domicile

Ou des maisons de retraite

Doucement

Des petits vieux qu’on aidera

Doucement

Des petits vieux qu’on cachera

L’été venu

Dévêtus

Ces petits vieux qui radotent

Ont-ils encore vraiment la cote

Ou vise-t’on simplement leur dot

Les aimerait-on dépendants

Pour glaner tout leur argent

Doucement

Tu veux croire encore à la douceur

Marcel

Que tout ce que tu viens de dire à chaud

Est complètement faux

Complètement fossé

Que tu t’es simplement laissé emporter par le bouillon de tes mots

Enfoncé dans tes pensées

Et qu’il est temps de reprendre ton brouillon comme il faut

Tout reprendre depuis le début

Tout doucement

Mot

Après

Mot

Du négatif

Passer

Au positif

Doucement

La société te pousse tout en haut

Te fait comprendre que tu es sa priorité

Sur le marché de l’emploi et des coeurs aimés

Te dit qu’elle t’aime

Cette société te pousse à t’épanouir

T’invite au bonheur

Marcel

Sur le chemin de toi-même

T’attribue des fonctions

A des missions

Egales

A ce que tu pourrais transmettre aux générations

Cette société juste a besoin de toi pour s’élever

Elle t’offre tous les espoirs

Tous les champs de ta possible révolution qui la feront grandir

Cette société juste a besoin que tu te sentes heureux

Que tu sois ton propre roi juste équitable

Au service de toi-même et des autres

Cette société s’enrichit de ton savoir-faire

Et bien plus de ton savoir-être

Cultive l’intelligence du collectif

Doucement

Tu voudrais y croire

Marcel

Un programme qui ne soit pas que mensonges

Un jardin qu’un îlot au milieu du béton

Tu espères

Tu oses sur les scènes ouvertes

Partager tes émotions

Au nom de la libre expression

Tu risquerais bien de la société son soutien

Qui sait un jour

Si tu ne finirais pas sur une scène nationale

Partout autour de toi

On ne parle que de la montée de l’amour

Doucement

Remplace

Brutalement

Cette société voue le plus grand respect aux anciens

Elle les considère comme des sages

Auprès desquels apprendre

Elle reconnait leurs expériences

Les leçons que les anciens ont cueillies de leur vie

Elle les voit comme des étoiles qui éclairent leurs nuits

Des êtres brillants et libres

Qui ont les yeux et les sourires des enfants

Cette société construit pour les anciens les plus belles maisons

Où elles et ils continueront à créer

Inventer

Jardiner

Aimer

Tisser des liens sur la terre

Relier les fleurs à l’univers

Doucement

Ces petits vieux qu’on n’appelera plus jamais petits vieux

Seront les sages qu’on ira voir

L’été venu

Comme on va à la source d’une montagne

Dévêtu

Comme on va à la source d’une montagne

Dévêtu

Doucement

Tu veux croire encore pas à pas à la douceur

A la transparence des cœurs purs

Marcel

Que tout ce que tu viens de dire n’est pas que mirages

Que tu n’as fait que suivre le courant d’une rivière

Porté par le bouillonnement de tes mots

Elevé silencieusement par tes pensées

Et qu’il est toujours temps de vivre comme il faut

Tout reprendre depuis le début

Tout doucement

Mot

Après

Mot

Du positif

Récolter

Le positif

Doucement

Tout doucement

Sur la route de soi

Et de l’autre

Au jardin des mots

Un week-end d’Ascension et de Pentecôte

La tendresse a la cote

Les étoiles sont ma dot

Thierry Rousse
Nantes, mardi 14 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

C’est comment qu’on fait pour écrire

C’est comment qu’on fait pour écrire

Comment

Regarde

Approche-toi

Plus près

Plus près de mon cœur

Plus près encore

Lis de la poésie

Lis-en beaucoup

Et de partout

Observe

Dans le monde

Comment ça se fabrique

Depuis la nuit des temps

L’écriture

Gravée

Sur de la pierre dure

Des pyramides

Jusqu’aux grottes

Ou

Tracée

Entre les grains de sable et le vent

Éphémère

Regarde les mots

Comment ils sont choisis

Les mots

Comment

Ils sont mis

Bout à bout

Les mots

N’est-ce

Qu’un exercice d’arithmétique

De logique

De phonétique

De choses

En

Ique

Philosophiques

A ton avis

Regarde

Comment ça devient

Une histoire de mots

Mis bout à bout

Cherche

Ce que ça dit tous ces mots ensemble

Car il faut que ça dise quelque chose

Tous ces mots ensemble les uns après les autres

Non

Tu crois pas

Au sens des mots

Bien sûr tu y crois

C’est ton but

Donner un sens à ta vie

Mais parfois

Ça dérape les mots

Mais parfois

Ça glisse les mots

Et ça ne veut plus rien dire les mots

Quelquefois

Ou quelque chose de trop obscur les mots

Ou quelque chose d’un peu flou

D’un peu

Fou

Les mots

A l’eau

Ça se disloque les mots

Qui flottent

Comme des bouchons

Tu les ratures

Littérature

Et tu recommences

Le coeur pur

Sur une mer blanche

Tu cherches les voiles des mots qui les dévoilent

Des vagues qui sonnent à ton oreille

Comme une évidence

Tu cours après les mots

Des cerfs volants qui donnent sens à ton réveil

Tu quêtes les sons errant

Tu les écoutes

Pas à pas

Souvent la nuit

Dans ton phare

Solitaire

Mallarmé

Parfois

Ça te suffit

Une musique sans paroles

Une musique

Qui se suffit à elle-même

Pour raconter ton dedans

Et parfois non

Tu veux comprendre

Mettre des mots

Encore des mots

Toujours des mots

Là où il n’y en a pas sur la Terre

Qu’un désert

Dis

Qu’est-ce que ça raconte ces sons dans la nuit de tes songes

Peut-être rien

Un vide utile dans l’univers

Ce que tu ressens tu me dis

Ce que tu ressens

Comment accueillir les mots

Si tu n’en fais pas le vide

Vide

Dans un espace vide

Des images t’apparaissent

Tu entends ces sons

Murmurés

Chantés

Scandés

Vociférés

Balbutiés

Chuchotés

Depuis la nuit des temps

Tu écris les sons

Avant les mots

Et tu te dis

On verra bien

Ce qui

Du chaos

Naîtra

Peut-être

D’un souffle éternel

Peut-être

D’autres mondes imaginés

Assumeras-tu tes mots divins

Tes cris

Au petit matin

Ou vas-tu aussitôt les censurer

Les bâillonner

Ces mots qui t’ont dépassé

Ces mots au-delà de ta raison

Les mots de tes émotions

Des mots peut-être imparfaits

Pas vraiment finis

Cherches-tu

Enfin de compte

Les mots d’une autre passion

Comment cette vie va rencontrer la tienne

Entrer dans ton corps vagabond

Comment tu te sentiras moins seul au fond

Comment tu trouveras peut-être tes réponses ou des questions chez elle

Comment tu trouveras ça beau

Comment ça te bouleversa

Comment tu verras maintenant le monde à travers ses mots

Elle tout au fond d’un bar

Tu trembleras devant ses yeux

Les mots rougis sortis de sa bouche

Ou

Bien

Rien

Tu ne verras rien

Tu ne comprendra rien à la poésie

Qu’une fumée

Rien à quoi t’accrocher

Ou qu’un simple amusement de jeux de mots

Ou bien le pire

La banalité la plus banale à tes yeux

Ta vie ordinaire

Ou encore le pire

L’extrémisme des mots qui détruisent la flamme de tes sentiments

C’est comment qu’on fait pour écrire

Comment

Regarde

Approche-toi

Plus près

Plus près de mon cœur

Plus près encore

Lis de la poésie

Lis-en beaucoup

Et de partout

Faut-il avoir des choses à dire pour écrire

Et si ces choses te venaient en écrivant

D’une part inconsciente de toi-même

D’une part ignorée

Brisée

Cachée depuis longtemps sous les draps

Une simple envie de t’amuser

D’inventer

De construire

D’exister

Et d’aimer

Aimer l’extraordinaire

Dans une histoire

Ordinaire

C’est comment qu’on fait pour écrire

Thierry Rousse
Nantes, lundi 13 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

Coco le petit singe de l’île Gloriette

Des journées qui se rallongent

Des journées qui se prolongent

Le doux soleil des fins de journées pluvieuses

De retour

Ses rayons d’or

T’appellent au dehors

Vers ta promenade quotidienne du soir

Cet exil commence véritablement au mois de mai

Tu définis

Marcel

Ton circuit

Cherche tes rimes

Tout en marchant un pied devant l’autre

Comment en serait-il autrement

Qui marche sur les mains

Qui s’agite aux branches

Qui se balance

Qui se sent menacé

Quand son territoire est transformé

Quand son marché aux bananes s’est envolé

Quand sa Gloriette n’est plus une île

Quand ses rives ne sont plus qu’avenues

Des déferlements d’automobiles

Le coco bandit

Voleur de bananes à la sauvette

Comme un singe surpris

A plus d’un tour dans son arbre

Il rebondit

Pique une tête

Dans l’eau bleue javellisée

De la piscine aseptisée

De l’Aqua-Forme

Joue

La mangouste

Pour se croire plus fort

Imagine

Un plan B

A l’apocalypse

Rencontre sous l’eau

Et embrasse

La belle Napoléone

Puis

Siffle tous ses voisins cachés des cours

Artisans

Ouvriers

Les rassemble

Au coin de la rue Fouré

Aidez-moi à bâtir pour ma belle muse

Un palais indien

Ou un souk tunisien

Ou une salle des fêtes

Ou quoi déjà comme idée en tête

Ou quoi déjà pirouette cacahuètes

Quand

Surpris

Que voit Coco

Le petit singe de l’île Gloriette

Ebahi

Sa belle muse Napoléone

Sous les yeux ravis des clients d’un cabaret

Lascivement assise sur un tabouret

Qui montre au tout Paris sa pulpeuse poitrine

Coco le petit singe

Est fort jaloux

Et tout triste

Il a perdu sa fidèle compagne

Entre les yeux de banquiers amusés

Et tous ses copains

Les artisans

Les ouvriers

Et même son arbre préféré

Et tout ça est déjà du temps oublié

Et tout ça est déjà une chanson usée

Et les gens s’en vont

Et les gens s’envolent

Comme des ballons dirigeables

Creuser les sillons de leur vie

Sous d’autres cieux à la campagne

Et Coco le petit singe qui vieillit

N’a plus vraiment d’amis dans sa jungle

Ni de compagne bien-aimée

Et isolé

Seul sur son île disparue

Devant ces petits bateaux échoués

Une larme doucement s’écoule

De son paradis

Une larme doucement s’écoule

Sur ces graffitis

Des journées qui se rallongent

Des journées qui se prolongent

Le doux soleil des fins de journées pluvieuses

De retour

Ses rayons d’or

T’appellent au dehors

Vers ta promenade quotidienne du soir

Cet exil commence véritablement au mois de mai

Tu définis

Marcel

Ton circuit

Cherche tes rimes

Tout en marchant un pied devant l’autre

Comment en serait-il autrement

Qui marche sur les mains

Qui s’agite aux branches

Qui se balance

Qui se sent menacé

Quand son territoire est emmuré

Reste à trouver la fissure

Le soir d’une promenade retrouvée

Thierry Rousse
Nantes, lundi 6 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

Parler d’amour à Lorient

Dans ce train du petit matin

Enfoncé dans l’un de ces fauteuils

Où l’on se sentait si bien

Presque face à toi

Une jeune fille écoutait dans son casque

Sans doute de la musique

Elle pleurait

Des ruisseaux de larmes s’évadaient de ses yeux rougis

Etait-ce cette musique

Ou ses pensées qui la faisaient pleurer

A quoi songeait-elle dans sa prison dorée

Tu pouvais imaginer

Que son copain l’avait quittée

Tu pouvais imaginer ses mots durs

Ou ses silences

Ou son absence

Ou son indifférence

Tu pouvais tout t’imaginer

Elle ne cessait de pleurer

Il ne cessait de pleuvoir

Ce samedi quatre mai deux mille vingt quatre

Tu te dirigeais vers Lorient

Dans ce train du petit matin

Enfoncé dans l’un de ces fauteuils

Où l’on se sentait si bien

Quelle jolie ville allais-tu découvrir

Tu savais à peine où se situait Lorient

Vaguement entre Nantes et Brest

Tu t’offrais une journée de vacances

Et Il pleuvait toujours

Et Lorient n’avait rien d’une jolie ville

Et Lorient ressemblait à cette ville du Havre

Une enfilade de petits immeubles se ressemblant presque tous

Une ville presque entièrement détruite

Une ville bombardée par nos libérateurs

Le seul moyen de chasser l’occupant nazi

Qui avait logé en ses ports ses navires de guerre

Lorient

Tu y étais

Les pieds mouillés sur une vaste place

Une ville presque entièrement reconstruite

Où sous cette pluie fine incessante et glaciale

Il n’y avait rien à voir

Rien à aimer

Ou presque

Egaré

Tu te réfugiais dans le hall d’un Centre Dramatique National

Pouvait-on encore parler d’amour à Lorient

A moins de s’enfuir sur un bateau de croisière vers une île plus charmante

Lorient ville tournée vers l’Orient

La jeune fille du train avec ses larmes avait disparu dans son océan

Il restait dans la rue du Port cette eau salée du ciel

Et tous ces mots bleus sur ces murs blancs

Ces mots de Jésus qu’un homme une nuit avait vu

Tous ces mots d’un fils et d’un père qui parlaient d’amour

Car au fond il nous restait bien ça l’amour

L’amour pour nous sauver

Nous reconstruire et reconstruire le monde (1)

Dans ce train du petit matin

Enfoncé dans l’un de ces fauteuils

Où l’on se sentait si bien

Il nous restait ça

Il nous restait ça

Un amour au-délà des sentiments

Un amour qui ne changerait plus avec le temps

Un amour qui avait décidé d’aimer

Aimer sans condition

Aimer parce que c’était l’origine de la vie

Aimer parce que c’était là où tout commençait

Dans ce train du petit matin

Enfoncé dans l’un de ces fauteuils

Où l’on se sentait si bien

Il nous restait ça

Il nous restait ça

Pour apaiser nos larmes

Trouver un sens à l’existence

Etre des consciences libres

Affranchies de tout pouvoir

D’états ou de religions

Etre des conciences accueillantes

Des consciences aimantes

Dans ce train du petit matin

Enfoncé dans l’un de ces fauteuils

Où l’on se sentait si bien

Thierry Rousse
Nantes, dimanche 5 mai 2024
(1) « Amour », L'Eau Bleue, texte inspiré de l'enseignement de Michel Potay

La légitimité à écrire

Quelle légitimité avais-tu à écrire

Quelle légitimité avais-tu à lire à voix haute ce que tu avais écrit

Dans une librairie fleurie de livres

Dis-moi

Pour qui te prenais-tu

Pour un écrivain

Non

Dis-moi

Tu rigoles

Oui

Tu rigolais

Tu avais honte

Le rouge te montait aux joues

Au fond de lire ce que tu avais écrit

Honte au fond d’écrire et de lire ce que tu avais écrit

Dans une librairie remplie de livres

Tu rétrécissais

Un peu plus chaque jour

Tes écrits

Plus tu découvrais

Le vaste monde de la littérature

Plus tu découvrais

L’amplitude de ces pages d’écriture

La beauté de leurs mots

Leur profondeur infinie

Souvent leur ironie

Ce que disaient leurs sens érotiques

Ce qu’ils ne nous disaient pas

Ce qu’ils nous laissaient deviner

La pertinence de leurs interrogations métaphysiques

Ce qu’ils nous laissaient entrevoir

Ce qu’ils nous révélaient dans le noir

Ce qu’ils nous apprenaient à la lueur d’une bougie

Ce que nous ressentions à les lire

A les entendre au bord des lèvres tremblantes

Juste parfois le plaisir de nous en délecter

Ou d’en rire

Comment pouvais-tu te lever

Après tout ça

Pour écrire ce que tu avais écrit

Après avoir tout entendu

De leurs yeux

Ému

Tous ces mots lus de la littérature

Dans toutes ces langues

Qui descendaient dans ton corps

Comment

Tu te hâtais

Dissimulé derrière un dos

A raturer tes banalités

Tes fragilités

Tout ce qui était toi

Pour être un autre

L’autre

L’écrivain

Vain

Destin

Comment rattraper le temps perdu

La nausée de Jean-Paul Sartre

T’avait donné l’envie à quinze ans d’exister

Ton envie de lire

Attisait ton envie d’écrire

Ta maison aurait pu être une librairie

Tu comptais d’ailleurs bien déménager celle-ci discrètement de son jardin à chez toi

Livre après livre

Pétale après pétale

Marche après marche

Tu te questionnais

Devant l’ampleur de la tâche

Combien d’autrices

Combien d’auteurs

Combien de livres

Et de fanzines

Combien de pages

Combien de mots sur chaque page

Combien de temps il te faudrait pour lire tous ces livres

Une vraie usine à lire

Tout en sachant

Que de nouveaux livres chaque semaine apparaissaient sur les présentoirs

Et tes tables

Et rejoindraient un jour ou l’autre chacun son tour les étagères de ton appartement

Aurais-tu assez de temps pour lire tous ces livres immigrés

Avant de disparaître subitement sous la terre

Poussières de cendres

Quels livres avais-tu ratés

Les livres qui auraient pu complètement changer ta vie

Quelles rencontres

Avec quelles autrices

Avec quels auteurs

Avais-tu faites

Avais-tu délaissées

Quels visages et quels noms avais-tu oubliés

Quels livres n’étaient plus là dans ta vie

Disparus

Interdits

Quels livres avaient pris leur place

Audacieux

Prophétiques

Quand

Quand

Tu passerais

Dans l’autre monde

De ta passion d’écrire

Au métier d’écrivain

Quitterais-tu ta passion

De vivre

Tes imperfections

Les balbutiements

De tes mots

Qui te manquaient

Des mots

Que tu cherchais dans tous les dictionnaires

Que tu cherchais à agencer comme les pièces d’un puzzle

Y-avait-il seulement un ordre à trouver au désordre

Écrire était-ce l’art d’ordonner les mots

Ou les chahuter

Se laisser aller

Mené par eux

Par le bout du nez

Éternuer au beau milieu de la nuit

Les bousculer

Les dissiquer

Les aimer

Qu’avaient-ils dans le ventre tes mots

Les palpitations du désir

L’envie de naître

De s’accoupler

Donner du sens

A la fugacité de ta vie

Quelle légitimité avais-tu à écrire

Quelle légitimité avais-tu à lire à voix haute ce que tu avais écrit

Dans une librairie fleurie de livres et de coucous ?

Quelle légitimité

Sinon

Un coup de foudre

Une déclaration

La libération de tes maux

Qui s’agitaient dans toute ta tête

Dans tout ton cœur

A cœur

Thierry Rousse
Nantes, samedi 4 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

Entre les deux extrêmes

Alors

La ferions-nous cette tarte aux pommes

Comme au bon vieux temps

Je te sentais pas vraiment partante

Tu n’avais pas vraiment l’élan

L’envie

Marion

Tu me disais que ça coûtait cher

Quoi déjà

Faire cuire une tarte aux pommes

Que ça coûtait cher

Qu’Il n’y aurait pas de tarte aux pommes

Ni de bon vieux temps

Alors

Je repartais sur la route avec ma pâte brisée

Et mes pommes rouges sur les joues

Pas de tarte aux pommes

Ni de bon vieux temps

Alors

Ferait-il seulement beau demain

Déjà Gaga annonçait la sortie des escargots

Ah quel sale temps Madame La Pluie pour les tartes aux pommes

Hein Bobby

Quand toi

Marion

Tu t’insurgeais

Regarde Marcel

Les communistes ont déroulé leurs banderoles sur les grilles du jardin des Plantes

Non au fascisme

Vive l’internationale

Et déjà

Un peu plus loin

Je voyais

Des graffitis tracés sur les murs des églises

Hier les Juifs

Hier Les camarades

Montrés du doigt

Et aujourd’hui

Qui serait pointé du pied

Qui

Qui serait le bouc émissaire

De notre malaise

L’étranger indésirable

Et qui

Qui serait le complice du pire

Le bon apôtre au service de l’ordre et de la sécurité

France

Travail

Famille

Patrie

L’humain

L’humain qui avait oublié ses origines nomades

Et qui proclamait comme un coq tout fier sur son tas de foin

Nos frontières grâce à moi sont bien gardées

La loi est la loi

Et la loi c’est moi au fond de cette impasse

Alors

Qui

Qui s’indignerait

De tous ces morts en mer

De tous ces refoulés aux pays des guerres

De tous ces enfants de passage

Alors

Qui

Qui ferait l’Autruche

Qui jouerait en défense

Qui jouerait en attaque

Qui

Alors

Pouvions-nous encore lire de la poésie de Palestine aujourd’hui

Demain

Marion

Arrêterait les boucs émissaires

Et tous

Tous les résistants

Ses lutins les tortureraient

Les déporteraient

Les fusilleraient sur le Mont-Valérien

Les gazeraient dans les camps de l’horreur

Et puis

Et puis

Alors

Rien qu’un silence de rigueur

Pendant qu’un chanteur insouciant déclamerait

Y’a de la joie

Y’a de la joie

Les joues gonflées de l’apparence du bonheur

Alors

Qui

Qui était capable d’ignorer le malheur

Hein

Belle Marion

Pour sa propre promotion

Ou

Par peur de finir comme eux

Comme ces boucs émissaires du désordre généré par ceux qui le décriaient

Qui serait à la tête d’une Europe flamboyante

Etaient-ce ces visages hideux

Haineux

Que tu voulais me montrer

Aujourd’hui

Ou la tarte aux pommes qui coûtait trop cher à tes yeux

De nos vies intimes à l’histoire terrible d’une cuisine

Allions-nous

Renoncer aux extrêmes

Allions-nous la faire cette tarte aux pommes

Bon sang

Allions-nous goûter à la fraternité

Le long des rivières

Allions-nous être

Mes ami.es

Aujourd’hui vraiment ami.es

Aujourd’hui

Vraiment uni.es

J’observais

De sombres spectres rôdaient dans la ville

J’observais

De sombres spectres rôdaient dans la ville

En cette fin du mois d’avril

Et déjà le premier mai

Un brin de muguet pour ton cœur

En mai fais ce qu’il te plaît

Tu me disais

Qui serait à la tête du cortège pour la paix et la justice

Qui

Je marchais

J’observais toujours

Encore et encore

Des révoltés cagoulés tout de noir vêtus

Taguaient les enseignes des commerces et des banques estimés complices des guerres et du profit

En éclataient en mille morceaux leurs carreaux

Cassaient le mobilier urbain

Justifiant ainsi l’arrivée des légionnaires de l’ordre et de la sécurité

Ces révoltés cagoulés déroulaient le tapis rouge à leur cible

Les deux pôles se rejoignaient ainsi

A gauche et à droite

J’étais pris en sandwich entre ces deux extrêmes

Marcher pour la paix

Avait-il encore un sens

Quand la tête du cortège estimait bon s’exprimer par la violence

Un premier mai dans les fumées piquantes d’un nouveau fascisme latent

Le banquet paysan et ses longues tablées au miroir d’eau

Était bien impuissant

Un triste avenir se dessinait dans le chaos présent d’une eau trouble et tremblante

Alors

La ferions-nous cette tarte aux pommes comme au bon vieux temps

Irions-nous goûter aux années folles d’antan

Irions-nous nous perdre fous d’amour

Dans un décor de cinéma

Dans ces ruelles colorées

De Trentemoult

Irions-nous nous enivrer de je t’aime

Brodés à même nos peaux

Sur les tambours de soi

A tous les étages d’une maison d’utopies magnifiques

Silence

Allions-nous effeuiller à l’autre bout

Dans cette librairie la marguerite

Nous enlacer sous les coucous imprévisibles

Hors du temps

Échanger nos mots de baisers

Alors

Était-il déjà trop tard

Entre ces deux extrêmes

Étais-je déjà fiché à tes yeux

Bohême de la liberté

Sous les coups de la torture

J’écrivais partout ton nom

Pour ne pas te perdre

Alors

Je suivais tes traces

Alors

Je m’éblouissais de ta face

Alors

J’écrivais

A Nantes

La résistante

Pour toutes ces portes

Qui s’ouvraient

Un peu de poésie

Toute la grandeur de la vie

Si fragile

Alors

Alors

La ferions-nous cette tarte aux pommes

Comme au bon vieux temps

Thierry Rousse
Nantes, vendredi 4 mai 2024
"Une vie parmi des milliards"

Le rien qui vient

Ca vient ça vient qu’est-ce qui vient ?

Rien ne vient

Regarde le rien qui ne vient

Il arrive doucement le rien

Le rien au bout de ta langue il arrive doucement ce rien

Et tu le regardes là suspendu au bout de ta langue

Il a envie de te dire qu’il est là juste qu’il est là ce petit rien

Juste accroché au bout de ta langue ce petit rien

Et qu’il existe suspendu fragile

Qu’il se balance ce petit rien de ta vie

Qu’il aimerait prendre de l’amplitude ce petit rien

Sortir de sa solitude ce petit rien peut-être te surprendre là

Accroché au bout de ta langue

Qu’il aimerait apprendre à parler prononcer des sons

Des sons qui deviendraient des mots

Ce petit rien

Qu’il aimerait bien que tu lui apprennes à parler

Comment ça naît les mots

Comment ça sort les mots

D’une bouche du rien

D’une bouche sur la langue

Thierry Rousse
La Ferrière (Vendée), samedi 27 avril 2024
"Une vie parmi des milliards"
Texte écrit dans le cadre de l'atelier d'écriture animé par Kanawa

Au premier rang

Ecole élémentaire Armand Cassagne

Tu étais assis au premier rang

Tu ne sais plus si c’est toi ou la maîtresse

Qui avait choisi cette place pour toi

Le premier rang

La maîtresse, tu crois

Oui c’est la maîtresse qui choisissait vos places

Ta place était au premier rang

A cette époque vous portiez une blouse grise

A cette époque vous écriviez avec une plume

A cette époque vous disposiez d’un pot d’encre et d’un buvard

Un buvard au cas où vous feriez des tâches

Des tâches sur les pages de vos cahiers à carreaux

Mais tu étais un enfant sage

Et tu t’efforçais à ne pas faire de tâches

Et tu t’efforçais à bien travailler

A être surtout sage comme une image

A ta place au premier rang

Tu te tenais à carreaux

Et là tu avais de bonnes notes

Et là tu étais l’un des premiers de la classe

Et la maîtresse te félicitait

Et la maîtresse te prenait pour exemple

Quand elle remettait les devoirs à toute la classe

Tu étais l’élève parfait

Dix sur dix

Ou neuf sur dix

Tu voulais toujours faire plaisir

Faire plaisir à ta maîtresse

Faire plaisir à ta maman

Tu savais qu’avoir de bonnes notes leur ferait plaisir

Qu’elles t’aimeraient si tu avais de bonnes notes

Ces bonnes notes compensaient

Tes complexes d’infériorité

Tu étais en effet le plus petit enfant de la classe

« Enfant chétif, immature, inhibé »

Ces mots tu les découvrirais bien plus tard

Ecrits sur ton carnet de santé scolaire

Mais très vite ta place de premier attirait la jalousie

Tu étais considéré comme le « chouchou de la maîtresse »

On se moquait de toi

Et tu me sentais bien seul dans la cour de la récréation

Différent des autres

Tu voulais jouer aux billes pour te faire des camarades

Les parties se finissaient hélas toujours en bagarre

Ta consolation tu l’avais trouvée auprès de cette petite chinoise

Arrivée depuis peu en France

Elle t’aimait et tu l’aimais

Vous étiez tous les deux amoureux

Hélas un jour elle a disparu

Et tu ne l’as jamais revue

Ta bien-aimée ta petite chinoise

Et tu as eu beaucoup de chagrin

Et tu as décidé de faire des tâches

Et tu as cessé de bien travailler en classe

Afin d’avoir de mauvaises notes

Et d’être accepté par les autres enfin

C’est ainsi que tu t’es retrouvé

A plusieurs reprises puni

Tout au fond de la classe

Le bonnet d’âne sur la tête

Tu savais que tu décevais ma maîtresse

Et ta maman aussi

Tu savais que tu les rendais toutes les deux tristes et en colère

Mais c’était le prix que tu devais payer

Pour être aimé de mes camarades

Tu obtenais un jour la protection de Carlos

Carlos était espagnol

C’était le plus bagarreur de tous les garçons

Celui qui était toujours puni

C’était le plus fort aussi

Il était couvert la plupart du temps de bleus et d’égratignures

Tu étais fier de devenir son camarade

Tu savais maintenant que tu pouvais être protégé à tout moment par ses gros muscles

Il te suffisait d’aller le chercher ou tout simplement de prononcer son prénom

« J’appelle Carlos si vous vous moquez de moi »

Carlos arrivait et leur cassait la figure

Carlos t’invitait aussi le mercredi et certains samedis

Dans la maison de ses parents

Une petite maison très vétuste avec une petite cour

Longeant la large avenue bruyante de votre ville provinciale

Son papa sa maman et son frère étaient tous petits

Son frère c’était l’intellectuel de la famille

Son papa était un courageux ouvrier

Qui se levait tôt le matin et rentrait tard le soir

Sa maman préparait les repas faisait le ménage les courses

Et bien d’autres choses encore

Tu te sentais accueilli aimé dans cette famille

Une famille étrangère peu fortunée rejetée dénigrée

La misère devenait à tes yeux le synonyme de la générosité

Et leur taudis était le plus beau des palais

Et tu ne te sentais plus vraiment différent mais semblable

Dans la famille de Carlos

Quand vint le passage dans le monde des grands . . .

J’avais peur je pleurais

Je voulais rester à l’école élémentaire

Chose impossible

Je devais passer au collège pour grandir

Ne plus être un enfant

Au collège Jacques Amyot

Tout comme à l’école Armand Cassagne

J’étais le plus petit le plus chétif des adolescents

Et comme à l’école Armand Cassagne

Je me retrouvais au premier rang

Et comme à l’école Armand Cassagne

Je m’efforçais à bien travailler

Pour être aimé de mes professeurs et de mes parents

Et là c’était bien plus compliqué

Il fallait préparer des exposés

Et chanter devant toute la classe

Et chanter

Et je devenais tout rouge

Rouge comme une pivoine

Et j’avais honte de devenir une pivoine

Et j’avais honte d’avoir honte d’être une pivoine

Et je me réfugiais dans la solitude

De cette cour de récréation

Là j’oscillais entre les bonnes notes à l’écrit

Et les zéros à l’oral

Là il y avait Nathalie

Nathalie je l’aimais

Et quand elle me regardait

J’étais une pivoine

Et je n’ai jamais réussi à lui dire que je l’aimais

Nathalie

Au bout du collège

Il y avait le lycée Michelet où je devais aller

Et là encore une fois de plus j’avais la trouille

Et je m’arrangeais pour redoubler ma quatrième

Avoir de mauvaises notes

Et devenir le mauvais élève qu’on punissait d’heures de colle

Et je réussissais ma mission

Et j’étais fier d’être au fond de la classe

Ou sous le bureau du professeur de mathématiques

Fier que la professeure de travaux manuels

Me pique le bout du doigt parce que je ne l’écoutais pas

Je rêvais d’être reconnu par les rebelles du collège

Les poètes

Ceux qui jouaient de la musique

Ceux qui fumaient

Ceux qui écoutaient les Beatles les Rolling Stones et les Sex Pistols

Et je voulais tant faire partie de leur bande

Et je ne resterais qu’à leur frontière derrière cette ligne

Au lycée l’histoire se répétait

Et sur mes carnets scolaires il était écrit

« Capable du meilleur comme du pire »

Au lycée j’aimais Caroline

Et là aussi mes échecs sentimentaux se répétaient

Et là aussi toute la cour de récréation

N’était pour moi qu’un vaste champ de solitude

Un champ de bitume où je lançais mon sac U.S. couverts de graffiti

Parmi lesquels j’avais dessiné le symbole « Peace and love »

Une trouée de verdure et de lumière

Mon corps échouait par terre où il pouvait

Au fond de ses larmes

Et mon âme lisait « La Nausée » de Jean-Paul Sartre

Je rêvais de quitter le lycée

D’être déjà à l’université

D’être un étudiant grand et plus âgé

Je pensais qu’en vieillissant

Je serais plus heureux

Qu’enfin j’aurais atteint l’âge mûr

L’âge d’être aimé

En attendant je continuais à encaisser les moqueries

Dans les douches du gymnase ou sur le bord du bassin de la piscine

« Crevette »

Je n’étais qu’une crevette dans l’océan de leurs rires

Heureusement il y avait ce professeur d’histoire

Passionné par ce qu’il nous enseignait

Heureusement il y avait ce professeur d’économie et de sociologie

Qui nous faisait cours sur la pelouse aux beaux jours

Et nous invitait parfois chez lui autour de pizzas

A analyser tous les journaux et à refaire le monde

Heureusement il y avait ce professeur de philosophie

Qui m’ouvrait les portes de la pensée

Heureusement il y avait la poésie

Et ces filles de quatrième qui admiraient mes mots

Quand j’atteignais enfin la terminale

Heureusement il y a eu cette professeure de littérature

Qui un jour nous a emmenés au Théâtre de l’Odéon

Voir « L’illusion comique » de Corneille

Heureusement il y a eu Corneille et l’illusion

Et je me suis mis à écrire

A jouer et à mettre en scène ma vie

Heureusement il y a eu le théâtre

Et le théâtre m’a vraiment sauvé

Enfin

L’université

De cette dame je retiens nos révoltes

Nos marches pour la justice

La liberté, l’autogestion

Cette capacité à prendre en mains nos vies

Et à apprendre les uns des autres

Je retiens tout ce que les arts et la philosophie m’ont appris sur la vie

Je retiens que rien n’est gagné

Que tout reste à conquérir

Après avoir quitté cette dame trop compliquée

A acquérir dans ces unités de valeur mathématiques

Je retiens cette question un jour d’un directeur de théâtre

Au sein duquel je désirais accomplir mon service civil d’objecteur de conscience

« – Etes-vous inscrit dans un conservatoire ou une grande école d’art dramatique ?

– Non, monsieur. « 

L’homme me montrait la sortie là d’où je venais une simple rue une voie sans issue

Je compris que la vie avait tout à m’apprendre du théâtre

Je la regardais

Assis ce soir

Comme un enfant

Au premier rang

Thierry Rousse
Nantes, dimanche 26 mars 2023

Texte écrit dans le cadre du Projet L.I.B.R.E. ( Laboratoire Intergénérationnel des Bâtisseurs et Rêveurs de l’École ) mené par Jana Klein et Stéphane Schoukroun en partenariat avec Le Lieu Unique à La Libre Usine, Nantes.

Janvier – Mai 2023

"De janvier à mai 2023, nous avons travaillé à la Libre Usine (lieu de fabrique du Lieu Unique) avec un groupe de Nantais.e.s de tout âge à une performance qui a croisé théâtre, vidéo et installation plastique. 

– Comment apprendre à apprendre ?
– Est-ce qu’on apprend mieux seul.e ou à plusieurs ?
Comment et pourquoi on décroche ?
– Est-ce vraiment la faute à Voltaire ?

La performance a été présentée en mai 2023 à la LIBRE Usine et nous y avons mis en commun et en chantier un lieu où l’on apprendrait à cultiver son jardin." Cie (S)-Vrai