Les petits fours déplacés

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Un monde à guérir

L’humanitaire en photos

Je devais décrypter vos codes

Que vouliez-vous nous dire

Et qui étiez-vous derrière vos objectifs

Qui étiez-vous

Proches ou lointains regards

Vos images

Les mêmes depuis plus de cent cinquante ans

Désastres des guerres

Des tremblements de terre

Des tsunami

Des famines

Des génocides

Déportations

Exterminations

Votre oeil se faisait témoin

Et nous racontait l’horreur

Et les menus espoirs d’humanité

Avais-je définitivement perdu Marcel

Et mon imaginaire

Dans l’amoncellement de ces visages meurtris

Où verrais-je un sourire me sourire

Entre deux larmes

Où étaient les petits fours traditionnels des vernissages

Pas un petit four en vue

Consternation

Déambulation dans le fracas du monde

Des héros absents

Pas de côté en Syrie

Et s’il y avait aussi la vie là-bas

Discrètement elle glissait à la sortie

Dans la main de Marcel

Un jeton qu’il pouvait échanger contre une boisson au bar

La serveuse le reconnaissait

L’accueillait de son sourire radieux

Vous allez bien

Un Ricard

Un Ricard pour oublier

Oublier toutes ces images

C’était déjà trop tard

Les images collaient à ses yeux

A son verre

Trop tard

Un tremblement de Terre

Un raz-de-marée de cris

La musique étourdissante n’y pouvait rien

Le monde s’invitait dans sa bière ambrée

Les petits fours ce soir avaient été déplacés

Thierry Rousse

Nantes, Jeudi 2- octobre 2023

« Une vie parmi des milliards »

Inauguration de l’exposition « Un monde à guérir, 160 ans de photographie à travers les collections de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge », Le Lieu Unique, Nantes.

Que pouvait-elle lui dire

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Que pouvait-elle dire

Je te vends mon corps

Tu l’as pour trente minutes

Fais ce que tu as envie

Après tu me le rends

Que pouvait-elle dire

Je suis libre

Tu as mon corps

Mais tu n’as pas mon âme

Ni mes sentiments

L’amour ne s’achète pas

Ne se vend pas

Que pouvait-elle dire

Je m’enrichis grâce à toi

C’est mon travail

Comme tout travail

Toi tu vends tes idées

Toi ta voix

Toi tes émotions

Toi tes mains

Ton savoir-faire

Ton savoir-être

Tes connaissances

Tout se vend

Mais pas les sentiments

Que pouvait-elle dire

Que fais-tu ici

Tu es jeune

Tu es beau

Vint ans

Etudiant

La vie t’attend

Les bras des Muses

Leurs sentiments

Que fais-tu ici

Que veux-tu

N’entre pas dans l’illusion de ma chambre

Je n’ai pas de balcon

Que ce lit

D’autres la banquette d’une voiture

D’autres les oiseaux de la forêt

L’obcurité d’un monde

Ici tu n’auras pas ce que tu cherches

L’amour n’attend pas sur les trottoirs

Je ne serai pas ton espoir

Tu continueras à broyer du noir

Pouvait-elle lui dire la vérité

Qu’espères-tu les yeux vers le ciel

Qu’attends-tu de mes lèvres

Je n’embrasse pas

Mon corps c’est mon travail

Ma destinée

Toi c’est l’ordinateur

Chacun son beurre sacré

Déshabille-toi

Confie-toi

Je suis la psychologue des coeurs perdus

Une voyante dans la nuit

Le fantasme des hommes

Des riches et des pauvres

Je joue leur pièce de théâtre

Derrière le rideau de mon sourire

Dans le secret des rues

Des familles

Tragédie

Comédie

Y laisserai-je ma vie

Battue

Soumise

Tortionnaire

Pour assouvir leurs pulsions

Que pouvait-elle lui dire

Ses blessures

Ses pleurs

Ses rêves

L’héritage de sa mère

La consolation des militaires

Pouvait-elle lui dire ce qui ne se dit pas

Secret professionnel

Tous les noms de ses clients

Exposés au grand jour

Dans les salons de Genève, de Paris et d’ailleurs

De l’Orient à l’Occident

Le plus vieux métier du monde

Que pouvait-elle lui dire

Tous ses kilos de chair soulagée

Coupables

Honteux

Satisfaits

Joyeux

Dépendants

Pouvait-elle raconter son passé

Sans en avoir honte

Sans se dissimuler

Pouvait-elle lui dire

Où elle irait maintenant

A sa fille de cinq ans

« Dans les yeux du ciel »

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 26 octobre 2023

« Dans les yeux du ciel » de Rachid Benzine, édition Points

« Une vie parmi des milliards »

Dans la cour de l’école

Une vie parmi des milliards Lecture-concert

Le directeur de l’école traversait la cour

Plusieurs fois entre midi et quatorze heures

Le regard droit devant lui

Seul ou accompagné

Le directeur de l’école traversait la cour

Et jamais il ne me voyait avec tous ces enfants jardiner

Et jamais il ne s’approchait de notre joli jardin

Et jamais il n’avait un mot pour nous

Jamais un mot pour notre joli jardin

Dans la cour de cette école

Au coeur de la cité

Au coeur du monde tout entier

La violence commençait là

Dans le poids du silence

Une totale indifférence

Ce que je faisais

Je le faisais pour les enfants

Je le savais

Et on me le répétait

Et on me le répétait

De ce directeur d’école

Je ne devais attendre aucune considération

Sans doute était-il trop élevé

Dans le brouillard de ses pensées

Pour me voir

Pour nous voir

Jardiner

A ses yeux

Nous n’étions que des herbes transparentes

Insignifiantes

Sans doute

Sans doute

Trop près de la Terre

Trop près de la Terre

La violence commençait là

Dans le poids du silence

La totale ignorance

Dans ces violence des guerres

Des occupations

Des silences

L’acceptation amère

Aucun rapport

Me direz-vous

Et pourtant

Et pourtant

Qui tournait son regard

Vers l’instant

Le vivant

Qui s’émerveillait

Qui sortait des brumes de ses pensées

Pour considérer l’autre

Pour considérer l’autre

Ne plus manger jusqu’à mourir

Juste pour être vue

Juste pour être vue

Considérée

Et bien d’autres actes encore

Aucun rapport

Me direz-vous

Le directeur de l’école traversait la cour sans nous regarder

Sans nous regarder

Pas un regard

Pas un bonjour

Pas un sourire

Seul dans ses pensées

Seul dans ses nuages

Accompagné

Bien trop sérieux

Bien trop sérieux

Le directeur

Ce directeur qui traversait la cour de l’école

Droit devant lui

A côté de son coeur

A côté de son coeur

Au Musée d’un autre château

On nous expliquait

Comment les Mongols avaient changé le monde

Aucun rapport

Aucun rapport

Sans doute

Le soleil et la lune

Le dieu-ciel Tengri

« Origine de l’énergie vitale de toute chose »

Le directeur de l’école traversait la cour

Plusieurs fois entre midi et quatorze heures

Le regard droit devant lui

Seul ou accompagné

Etait-il vivant le directeur

Je le regardais marcher

Fantôme d’Halloween

Juste pour rire

Juste pour rire

Je lui offrirais une citrouille

Une bougie pour l’éclairer

Dans sa nuit

Et puis

Tant pis

Et puis

Tant pis

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 19 octobre 2023

« Une vie parmi des milliards »

Ce que je peux ici

Qu’est-ce que je peux ici

Ils sont là à pleurer

Pleurer le professeur qu’ils aimaient

Ce professeur qui avait toujours le mot pour rire

Ce professeur passionné de livres

Qui en avait toujours un à leur recommander

Qu’est-ce que je peux ici

Faire semblant de ne pas savoir

Parler d’autre chose

Que la vie va bien ici

Que je ne vis pas à Arras

C’est où déjà Arras

Qu’est-ce je peux ici

Ils sont là là-bas à fuire sous les bombes

Menace d’extermination massive

Ombres de Palestiniens

Qu’est-ce je peux ici

Rien

Traversé par les fracas du monde

Qu’est-ce je peux ici

Quel est mon nom

Mon rang

Inconnu de l’édition

Inconnu de l’édition

Qu’est-ce je peux

Me dire que j’ai bien de la chance d’être ici

A Nantes

Près d’un château

Me dire que la Duchesse veille sur moi

Me dire que je suis traversé par l’émoi

Et que c’est pour ça que j’écris

Des mots

Que je sais même pas à quoi ils ressemblent mes mots

Des mots qui fuient sous les bombes

Des mots menacés

Des mots recherchés

Assassinés

Qu’est-ce que je peux ici

Me dire que je n’aurais jamais cru vivre pareille vie

Qu’est-ce que je peux ici

Fermer mes oreilles

Fermer mes yeux

Jardiner avec les enfants du monde

Dans la cour d’une école

Pour y croire encore

Au bonheur

Que ses petites graines grandiront un jour

Que tout n’est pas fini

Que tout n’est pas fini

Apprendre ces gestes pour protéger la vie

Bâtir ses remparts de petites pierres

Retenir l’eau dans ses douves

Douceur d’un moment partagé

Ce que je peux ici avec les enfants du monde

Ce que je peux ici avec les enfants du monde

Entre les dernières tomates de l’été

La menthe répiquée

Le persil abondant

Et les fraises

Du prochain printemps

Et les fraises

Du prochain printemps

Thierry Rousse

Nantes, mardi 17 octobre 2023

« Une vie parmi des milliards »

Que peut la poésie

Que peut la poésie

Un marathon de midi à minuit

Lire en diagonale

Les mots du journal

Les maux du monde

Fracassants

Immondes

Pauvres rimes

Que peut la poésie cette nuit

Que ces pauvres rimes

Que ces pauvres rimes

Qu’être impuissant devant l’horreur

Relire les livres d’histoire à cette heure

Mille neuf cent quarante huit

Création de l’Etat d’Israël

Sept cent mille Palestiniens sont contraints à l’exode

Tu te vois là depuis soixante dix ans dans un couloir

Là où on te fait bien comprendre que tu es de trop

Que tu es l’être indésirable

Parqué dans l’oubli

Dans ce placard où tu ne sais même pas

Si toi et ta famille en sortiront vivants

Tous les jours cette menace qui plane sur vos têtes

Déferlement de bombes en plein sommeil

Immeubles qui s’effondrent

Que tu aies cinq, dix, seize, trente, quatre vingt dix-huit ans

Que tu sois enfant, adolescent, adulte

Que toi handicapé ou enceinte

La bombe ne te considère pas

Tu n’existes pas pour la bombe

Que tu sois coupable ou innocent

La bombe veut juste se venger

Dire que son gouvernement est le plus fort

Qu’il est chez lui

Sur sa terre

Le gouvernement qui ment

Pauvre rime

Que peut la poésie

Que peut la poésie

Que peut engendrer

La violence sinon la violence

De nouvelles bombes humaines

Massacres chez l’occupant

Une partie de ping-pong aux balles tâchées de sang

Qui n’en finit pas

Qui n’en finit pas

Blanches colombes décapitées

Des deux côtés de la frontière

Océan de larmes

Dans les kibouttz et les placards

Que peut la poésie

Que peut la poésie

Quand le droit à l’égalité des droits pourrait tout résoudre

Que peut la poésie face à ces mensonges

Sinon rétablir sa vérité

Qui se souvient encore

Que Jésus était palestinien

Qui se souvient de l’Ancien Testament

De toutes ces guerres qui existaient déjà

Triste humanité qui n’a pas su évoluer

Qui n’a pas su placer l’amour

Au premier instant de ses journées

Midi à minuit

Marathon de poésie

Téléphone subitement coupé

Panne incompréhensible

Coupé du monde soudain

Je me retouve plongé dans la solitude

Comme toi Marcel

Seul au monde

Seul au monde

Isolé

Isolé dans ma chambre

Je marche au bord d’une rivière

Et je te regarde

Tu cours ce marathon

Tu voudrais bien

Que ce ne soit que cela

La vie

Marcel

Que cela

La vie

Qu’un goûter tranquille avec ton amie

Tu ne voudrais bien n’entendre qu’un « je t’aime »

Dans la brise de vent

Entre les feuilles de l’automne

Sentir sa main dans la tienne

Un « je t’aime » qui soit toute une vie au long d’un fleuve

Que cela

Que des oeuvres d’art façonnés de caresses

De baisers

De sourires

Dans une utopique maison

Parfumée de canelle et de chocolat

Fou d’amour à Trentemoult

Que cela

Moult désirs

Quand surgit du Proche-Orient

Ou d’Ukraine

Ou d’Arras

la tragédie humaine

Il te reste à fabriquer ton livre

Tes cinquante six définitions de la poésie

Tu vieillis dans la solitude

Et personne ne le voit

Et personne ne le voit

Touché

Pas encore coulé

Animal errant

Retour d’abattoir

Des mots

Ce que nous pensons des éclairs

Du silence

Verbes à l’infinitif

Longue liste

Tu te perds dans ces mots

Midi

Minuit

Et dehors le soleil

L’éclat de l’eau

La grande aventure

Miroir sur ton intimité

Commencement de la vie

Trente six minutes

Cinquante cinq secondes

Ecrire avant de disparaître

Tu es l’avenir

Tu es l’avenir

Jeunesse brisée

Tantôt

Tantôt

Tantôt

Tu as perdu tous ses mots d’amour

Dans toi

Dans le déluge de toi-même

Son visage s’est effacé de ton écran

Une fin d’été

Alors

Brûler

Danser

Danser pour exister

Rien que cela

Rien que cela

Que peut la poésie

Un marathon de midi à minuit

Juste pour oublier le temps

Juste pour oublier les temps maudits

Et dire les mots

Et dire les mots qui font du bien

Je t’aime

Thierry Rousse

Nantes, dimanche 15 octobre 2023

Festival Midi Minuit Poésie

Rire pour ne pas pleurer peut-être

une vie parmi des milliards

Rire pour ne pas pleurer peut-être

Rire de quoi

D’un ballon sorti d’une armoire électrique

Qui se gonfle et se dégonfle

D’un homme cube qui regarde le monde à travers un tube

Et se déplace à tout petits pas timide

Rire pour ne pas pleurer peut-être

D’une femme table dont on ne voit que les fines jambes et les talons aiguilles

Dansant son infortune

Rire pour ne pas pleurer peut-être

De ces êtres réduits à l’état d’objet dont on se sert à sa guise

De ces êtres qui dérangent les géants sportifs disloqués

De ces êtres qu’on réduit

De ces êtres perdus

Asservis

Qu’on limite

Qu’on décapite

Rire pour ne pas pleurer peut-être

De ces êtres qui cherchent leur place

Dans le monde

Rire d’ignorance ou du tragique

Des étincelles de l’armoire électrique

Court-circuit

Pétage de plombs

D’une maison en carton qui se disloque

Fumée qui se propage

Vagues lancinantes

Océan

Pollution

Bouées gonflables

Pour contenir le pire

Des disparitions

Rire pour ne pas pleurer peut-être

Chute des corps engloutis

Objets anéantis

Dernier salon où on rit

Champagne sabré

Milliardaires invisibles qui se partagent le monde

Rire pour ne pas pleurer peut-être

Nous consoler de bières et de frites

Nous abreuver de divertissements

D’apparentes absurdités

De votes inutiles

De postures de yoga

De prises de micro

Et de rouges à lèvres

Afin de nous faire digérer la fin

Chaos dans un grand éclat de rires

Allongés sur le divan

Psychanalyse du néant

Qui pourra attrapper

Ces boudins d’air incontrôlables

Au-dessus de sa tête

Rire pour ne pas pleurer peut-être

Qui s’accrochera

Qui survivra

Qui se lèvera pour applaudir l’apocalypse

Echoué au bar

Qui

Rire pour ne pas pleurer peut-être

Rire rire rire

De l’impossible collectif

Rire rire rire

Des individualismes

Qui se protégent pour sauver leur vie

Rire rire rire

Pour ne pas pleurer

Pour ne pas mourir

Rire

Juste pour exister

Juste pour exister

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 11 octobre 2023

« Une vie parmi des milliards »

d’après le spectacle « After all Springville disasters and amusement parks » de Miet Warlop, Le Lieu Unique, Nantes, 11 octobre 2023.

Survie des villes

une vie parmi des milliards

Un été en automne

Hébété

A été surpris

Ahuri

Marcel n’avait qu’une hâte

Fuire ce soleil brûlant

Hurlant

Trouver un îlot de fraîcheur

De douceur

Sa ville ressemblait maintenant au désert

Tant de béton

De bitume

De pavés qui stockaient la chaleur

Et pourquoi toutes ces tours encore

Qui s’élevaient sur sa route jusqu’au ciel

Contradiction des discours aux actes

Il fallait arracher le bitume

Végétaliser les murs

C’était bien difficile à dire

Plus encore d’agir

Planter des arbres

Transformer les parking en jardins

Découvrir les cours d’eau enfouis

Refroidir la ville

Refroidir la ville à tout prix

Pour pouvoir dormir

Simplement dormir

Puis réfléchir

Comment retourner à la terre

Au vivant

Signes des temps

Apprendre aux enfants à jardiner

Espérer un jour pouvoir se nourrir

Retrouver l’âme du village

Son savoir-faire

Son coeur palpitant

Car c’est ensemble que nos vies pourraient survivre

Car c’est ensemble que nos villes pourraient survivre

Aidés des plantes et des animaux

Invités au Conseil des Sages

Invités au Conseil des Sages

Thierry Rousse

Nantes, mardi 10 octobre 2023

« Une vie parmi des milliards »

Au théâtre de Beaulieu

« Quand même pas

Se disait Marcel

Sur le pont de Beaulieu

Quand même pas

Pas dans ce large fleuve

Non

Mes yeux ballotés dans les tourbillons de la Loire

Non

Quand même pas

L’eau est trop froide dans cette nuit noire

Et le pont trop haut

Bien trop haut le pont

Et le fleuve trop large

Bien trop large le fleuve

Et l’eau trop froide

Bien trop froide l’eau

Et les tourbillons

Oui les tourbillons

Bien trop profonds

Bien trop profonds

Les tourbillons

Alors

Quand même pas

Non

Je ne serai pas un bouchon flottant sur le temps

Non

Et puis

Ma vie ne m’appartient pas

Elle m’a été donné

Ma vie

Offerte

Je dois en prendre soin de ma vie

Faire ce que j’ai de mieux à faire avec elle

Avec ma vie faire ce que je peux

Oui

Faire ce que je peux

Ce que je veux avec ma vie »

Marcel était déterminé

Aussi déterminé que Lustucru

Comme un arc-en-ciel tendu vers sa cible

Et triste à la fois

Très peu de dates en vue

Le public lui manquait

Jouer

Offrir ce qu’il avait de mieux à offrir au public lui manquait

Les rires des enfants lui manquaient

Marcel s’épuisait à la tâche

Communiquer

Diffuser

Persuader

Une vie entière lui manquait

Alors il révisait dans sa chambre ses comédies

Réplique après réplique

Geste après geste

Et je le rassurais comme je pouvais

« De toi je parlerai Marcel

De tes spectacles Marcel

Partout où j’irai

Parce que j’aime tes spectacles Marcel

Parce que le public les attend Marcel tes spectacles

Parce que le Roi de France s’est trompé

Quand il t’a dit

Que le théâtre n’était pas un bien essentiel

Marcel

Parce que toi

Tu es essentiel

Marcel

Et pas lui

Pas lui le Roi qui en est fort jaloux

De ne pas être essentiel

Dissimulé sous sa cravate

Dans son château-fort

Un jour viendra

On t’appellera

On te demandera

Un jour

Dans une cour

Ou un jardin

Ou de l’autre côté du pont

Un soir d’hiver

Toi le fou du Roi

Dans ton carosse de citrouille

Marcel

Jusqu’au théâtre de Beaulieu

Tu iras

Et le public t’applaudira

Et le public t’applaudira

Marcel

Et la Loire aussi

Et la Loire aussi

De toute sa largeur

De toute sa profondeur

La Loire

Ta meilleure amie

Celle qui prenait tes pleurs comme tes rires

Celle qui t’aimait vraiment Marcel

Celle qui te disait de continuer à y croire Marcel

Continuer à y croire Marcel

Celle qui était bien plus positive

Que toutes les pensées positives

Car

Qui pouvait voir la lumière resplendir

Sans accueillir la nuit ?

Qui pouvait voir la lumière resplendir

Sans accueillir la nuit ?

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 5 octobre 2023

« Une vie parmi des milliards »

Un vendredi soir sur la Terre

Et Marcel

Au bord du bassin Saint-Félix

Un vendredi soir

Une fin de septembre orageuse

S’interrogeait sur son existence

Et celle d’Astérix

Et celle d’Obélix

Et même celle d’Idéfix

Qui à cette heure songeait à moi

Qui ?

Qui à cette heure songeait à moi

Qui ?

Qui à cette heure songeait à moi

Qui ?

Marcel sortait de son travail

Un menhir sur le dos

Quittait cette longue table en bois

Où il avait l’habitude

De travailler

Cette longue table en bois cirée

Cette longue table en bois cirée du fond

Cette longue table en bois cirée du fond du Lieu Unique

Ce lieu unique où il avait l’impression d’être unique

L’impression d’être de ce monde

Unique

Semblable à tous ces gens

Uniques

En cette après-midi

Unique

D’un lieu

Unique

Unique

Unique

Pourtant cette après-midi unique

D’un lieu unique

N’était pas comme toutes les autres après-midis uniques

Habituellement calmes et uniques

Au Lieu Unique

Avant l’heure traditionnelle de l’apéro

Avant l’heure traditionnelle de la sortie du boulot

Avant l’heure traditionnelle de la sortie des gens uniques

Avant l’heure traditionnelle

Avant l’heure

Avant

En cette après-midi unique

Il y avait foule

Qui passait devant Marcel

Une foule jeune et âgée qui s’entassait

Au bas de l’escalier du fond

Espérant trouver là-haut à l’étage une place

Une place

Sa place unique

Dans le monde du haut

A l’étage

Il y avait d’autres gens

Dans la salle de spectacle du haut

D’autres gens sans doute uniques

Ces autres gens uniques parlaient du monde dans un micro

Ces gens étaient filmés

Pour celles et ceux qui n’avaient pas pu monter là-haut

Marcel pouvait les apercevoir à gauche en bas

Sur un grand écran

Tout en buvant son traditionnel verre d’eau

Après son traditionnel café sans sucre

Unique

Marcel concentré sur son travail

Ne pouvait s’empêcher d’être interpellé par certains mots

Certains mots annonçant la fin d’un monde

La fin des océans

La fin du bon vieux temps

Et des goëlands

Les sujets étaient sérieux

Et se succédaient les uns après les autres

Semblant contente

Au seuil des marches

Une hôtesse de vingt ans

Au maillot blanc moulant et transparent

Accueillait tous ces gens

Dernière consolation avant les larmes

Avant les cris

Juste avant

La profonde déprime

Tables rondes

Pour décrypter le monde

Tous ces défis stratégiques

Tous ces jeux d’échecs et de victoires

Ces tours d’Ivoire

Recompositions dans le noir

« Qui doit défendre l’Europe? »

A quoi sert le sport

Et les Jeux Olympiques ?

« A consommer avec modération :

la sobriété est-elle géopolitique ? »

Quelle place pour la Turquie

Et la Russie

Et La Chine

Et les Etats-Unis ?

« Qu’est-ce qu’une diplomatie de combat ? »

Qu’est-ce qu’une vie parmi des milliards ?

Qu’est-ce qu’une planète ?

Qu’est-ce que la Terre ?

Et le temps

Et la vie

Et une enfant ?

Dans ce monde des tables rondes

Il y avait Marcel

Une bonne âme lui disait :

Tu n’es pas ma roue de secours Marcel

Je ne t’appelle pas uniquement quand j’ai besoin de toi

Marcel

Je t’appelle pour partager bien plus que moi

La joie de te voir

Marcel

Un moment avec toi

Marcel

Et puis

Marcel

J’aime tellement tes spectacles

Que je parcours le monde

Pour parler de toi

Parce que j’ai tellement envie

Que ces gens les voient tes spectacles

Parce qu’ils sont tellement utiles au monde

Uniques

Tes spectacles

Marcel

Marcel trinquait avec sa bonne âme invisible

Des gouttes d’eau qui l’encourageaient

Et le consolaient

En cette fin d’après-midi

Unique

Marcel

Presque

Avant l’heure

Se prenait pour Cabrel

Un vendredi soir sur la Terre

Thierry Rousse

Nantes, vendredi 29 septembre 2023

« Une vie parmi des milliards »

Tant que nous étions en vie

Une piscine

Des bains bouillonnants

Nous dire qu’il y avait d’autres mondes

Dans ce monde

Des calanques

Des dauphins

Des oliviers

Des bananiers

Des champs de vignes

Des astronautes

Le parfum d’un biscuit Lu

La saveur d’un grand vin

Une lune

Brillante

Des îlots de richesse

De luxe, de beauté et de calme

Sans doute mérités

A la sueur d’un front

Nous goûtions

Nous autres

Pauvres que nous étions

A ces mets de bonheurs

Et puis

Tant qu’il y avait une morale

Un savoir-vivre

Tant qu’il n’y avait pas la possession

L’emprise

Les fantasmes

Un miroir à deux faces

Tantôt gentil

Tantôt méchant

Tant qu’il n’y avait pas derrière une main tendue

Une autre qui exigeait son dû

Tant qu’il n’y avait pas de domination ni de soumission

Tant que c’était beau

Pureté et tendresse

Tant que c’était l’ivresse d’un sourire

Tant que nous pouvions encore survivre

A la chaleur qui pesait sur nos têtes

Tant que nous nous offrions des parenthèses de répit

Tant que nous persévérions à lire

Tant que nous espérions guérir

Tant que nous désirions l’âme soeur

Tant et tant

Etangs de nos temps stagnants

Tant que nous prenions le courant de nos plumes

Afin de soulager nos âmes encombrées

Et nos coeurs meurtris

Tant que nous nous répétions

« J’ai le droit à l’amour

Le droit d’exister

Le droit d’être qui je suis

Le droit d’aimer

Et d’être aimé »

Tant que nous n’obligions personne à se soumettre à nos envies

Tant que nous étions honnêtes

Tant que nous étions en vie

Tant que nous étions en vie

Tant que nous étions en vie

Il nous restait à vivre

Thierry Rousse

Nantes, le 28 septembre 2023

« Une vie parmi des milliards »