Entre fromage et théâtre

 

J’avais décroché. Décroché des discours des Chefs et du Grand Chef. Où en étions-nous ? Maintien du Couvre-feu ? Troisième confinement ? Libération conditionnelle ? Travail d’intérêt général ? La campagne de vaccination avait débutée par les plus fragiles dans les Ehpad. Le nombre de cas positifs, quant à lui, augmentait dans certaines régions. La menace d’un reconfinement semblait planer. Des maires le réclamaient. Les Chefs paraissaient hésitants. L’économie ne devait pas s’arrêter. Le confinement devait être utilisé à des fins exceptionnelles. Notre moral devait être pris en considération. Les vacances de Noël n’étaient pas finies. Les âmes des Chefs étaient-elle soudain animées de bonnes intentions tels des anges-gardiens bienveillants ? Il ne fallait pas lasser l’opinion, décourager les mains des travailleurs. La Chine, quant à elle, se glorifiait de ne plus avoir aucun cas sur son territoire et d’avoir obtenu un nombre minime de morts. Le Chef de la Santé de notre beau pays parlerait ce soir. Je n’avais plus envie de l’écouter. Le sujet avait fini par me lasser malgré ses bonnes intentions.

Le ciel bleu m’appelait à une marche dans la forêt. Oter ce masque, respirer, ramasser du bois. Des besoins simples. Essentiels. Le programme que j’avais prévu ce jour, étudier les livres et les jeux pour les ateliers que j’animerais dans les écoles à partir de janvier, avait été chamboulé. Je m’étais accordé ce temps entre deux emplois. Appuyer sur la touche « Pause ».

Pause.

Après la forêt de Touffou, je fis une halte à ma chère Chaussée des Moines. La Sèvre avait débordé. Les allées étaient interrompues par des mares. Je n’avais pas songé aux bottes ni à ces entraves. Les cyclistes, fiers, fendaient l’eau. J’aurais aimé être un cycliste. J’accueillais l’imprévu du piéton. Je rebroussais chemin, tentais une autre allée. Une autre mare, de nouveau, m’arrêtait dans mon élan. Il y avait des journées où rien ne se passait comme je l’avais désiré. Un peu comme la vie. Ces mares rappelaient à ma conscience que j’habitais une Terre vivante. L’heure du retour était venue.

Sur la route, France Culture poursuivait mon instruction. J’apprenais que Lewis Caroll ne s’appelait pas Lewis Caroll mais Charles Dogdson. Charles Dogdson enseignait les mathématiques. Il s’était pris d’affection pour une petite fille de quatre ans, Alice. Seize années plus tard, âgé de trente six ans, il la demanda en mariage à ses parents. Alice avait seize ans. A cette époque, une telle demande était légale et normale. Les parents d’Alice s’y opposèrent catégoriquement. Charles écrivait « Alice au pays des merveilles » pour Alice en souvenir de leurs moments partagés. Il n’avait aucune intention de rendre publics ses écrits. Etrange histoire. Je sortais ce livre de ma bibliothèque, Ce récit m’avait toujours paru obscur. J’envisageais de le relire. Comprendre qui était Alice et qui se cachait derrière Lewis Caroll. « Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » (*).

Inventer un monde ? Le théâtre avait inventé de nombreux mondes où toute ressemblance avec la réalité, nos désirs, nos peurs, nos révoltes, nos souffrances, nos utopies, nos passions n’était pas que pure coïncidence. J’aimais incarner des personnages aussi différents les uns des autres, porter la voix d’auteurs, leurs interrogations, leurs réflexions, leur poésie, leur humour, leur fantaisie. Sur la scène d’une salle, la place d’un village, ou, à l’ombre d’un arbre. Le théâtre était une grande partie de ma vie. J’aimais également écrire, composer et jouer mes textes. Inventer un monde, inventer des mondes, donner un peu de sens, peut-être, à la vie. Une marre. Un imprévu. Un chemin interrompu. Des répétitions suspendues. Des projets en attente. « La ferme des animaux » de George Orwell, « Mon Pote âgé », « Le grain de sable »… Plus aucune date en perspective. Quand retrouverais-je la joie d’une rencontre avec le public ? « Notre moral devait être pris en considération » . Le théâtre n’était pas un bien essentiel, à en croire l’avis de nos Chefs. Les théâtres comme les cinémas et les musées constituaient de hauts lieux à risque pour la propagation du virus. Tous les efforts, pourtant, avaient été réalisés dans les théâtres et les cinémas pour assurer la sécurité du public. Une chaise sur deux inoccupée. Une entrée progressive et espacée des spectateurs dans la salle. Le port du masque obligatoire. Une sortie également progressive et espacée. Je regardais les longues files d’attente devant les boutiques, aux étals du marché, ou, aux caisses des supermarchés. Les distances avaient été oubliées. Que comprendre à ce que je voyais ? Je doutais des bonnes intentions de nos Chefs. Inventer un autre monde que le monde pensé par nos Chefs pouvait-il être dangereux ? Christophe Alevêque, interwievé par L’humanité Dimanche, exprimait sa colère. Il devait retrouver son public le 17 décembre. « On a supprimé tout ce qui avait trait au plaisir et au bonheur. Ce n’est pas quantifiable mais cela se paye à un moment ou à un autre. Le plus dangereux est notre résignation, la vitesse à laquelle nous avons obéi. Nous avons aujourd’hui le choix entre la psychose et la névrose. Nous nous retrouvons dans un cercle vicieux de pensée duquel on ne sort pas ». (**).

J’étais sorti du cercle. Le monde semblait me sourire depuis Noël. Une cordonnière réparait ma chaussure. Au fil du temps, la semelle s’était décollée. L’agent de SFR m’adressait un nouveau câble d’alimentation pour ma Box internet. Le cadre de Santé de l’Ehpad m’autorisait à visiter mon papa. Le contact avec la vie était rétabli. Je servais des fromages lors de ma vacation à Scopéli. Je parcourais le tour de France.

Comté, Saint-Véran, Roquefort papillon, Fourme d’Yssingeaux, Beaufort d’été, Brie fermier, Saint-Nectaire laitier, Cantal entre-deux, Saint-Paulin, Munster, Pigray aux graines de poivre vert, Tomme des ailerons, Entrammes Tradition, Curé Nantais, Persillé, Rebignon, Tomme des trois mois, Reblochon, Belchamp, Chèvre Chabichou, Raclette… Mon coeur était en appétit, et, j’imaginais déjà les douces soirées qui nous attendaient au coin du feu.

Et si je jouais un spectacle, « Les fromages ont du coeur », sur l’étal d’un marché ?

Le théâtre était un bien-être essentiel.

Thierry Rousse,

Nantes

Lundi 29 décembre 2020

« A la quête du bonheur »

(*) Lewis Caroll « Alice au pays des merveilles »

(**) L’Humanité Dimanche du 24 décembre au 6 janvier

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