Du bal masqué de nos désirs

 

Nous étions un million sept cent vingt et un mille auditrices et auditeurs à écouter France Culture. Un record jamais atteint. Ce chiffre ne cessait d’augmenter. J’avais rejoint les rangs. J’étais ce « un million sept cent vingt et un mille un » qui me ruais sur chaque opportunité, un trajet en voiture, un temps de la vie quotidienne, de la douche au petit-déjeûner, du repas du soir au coucher, pour me nourrir de toutes les cultures locales et universelles. Les sujets étaient infinis, vastes comme le monde, légers ou profonds, obscurs ou lumineux. De Lewis Caroll à Claude Chabrol, de la vérité à l’illusion, de la poésie à la science, les émissions se succédaient les unes aux autres. Je passais, affamé, « Du grain à moudre » à « Politique », de « Concordance des temps » à « L’Esprit public », de « Matières à penser » à « Affaires étrangères ». Mes oreilles parcouraient le globe, avides d’entendre ce qui se disait, se pensait, se vivait sur toutes les faces de l’humanité, à tous ses étages, dans tous ses éclats, tous ses murmures, ses silences, ses doutes, ses questions. La Covid, puisque le virus avait changé de sexe, ne devenait plus qu’une information parmi tant d’autres, noyée dans la masse et la légèreté de l’être. La joyeuse France, de sa voix sensuelle et cultivée, m’aidait à prendre du recul. Je respirais enfin. Il y avait tellement de sujets bien plus passionnants que La Covid qu’il n’était jamais trop tard pour apprendre. A cinquante trois ans, j’embrassais ma fougue du jeune homme de vingt ans, étudiant à l’université des heures libres, et toute la vie devant, devant les pas de mon coeur diamant, pierre précieuse dansant au clair de Lune d’un Quartier Latin des bords de Seine. Sous ses pavés contaminés, je devinais déjà la plage d’une guinguette ensablée, ses dunes, ses coquillages et ses algues, les embruns du grand large, une sirène, nue, aux cheveux longs, sur les récifs escarpés, qui chantait au matin, et, ce pêcheur, tenant sa voile, fidèle, de retour à son port. Je compensais par mes songes la fermeture des théâtres, des cinémas, des musées. « Juste une illusion », ou, rien que la Vérité ? J’avais cette sensation que le monde continuait à vivre, se rencontrer et s’aimer. Mon petit transistor me reliait à ses ébats. Il m’invitait au grand bal masqué de ce nouveau siècle.

Quel serait mon masque? Celui du loup ou du mouton? Quelle femme croiserais-je au bal ? Les yeux radieux de Juliette me souriaient. Les masques éveillaient des désirs secrets. Qui se cachait derrière? « Tous deux sont sous le charme d’un regard échangé » (*). La passion n’avait jamais été aussi présente qu’en ces temps de distanciation sociale, les préliminaires amoureux, jamais aussi longs, jamais aussi prudents, respectueux, délicats, romantiques. Roméo avait trouvé la parade, déclamer des vers à sa belle au pied d’un balcon. Juliette en était tombée amoureuse. Le peuple latin vivait à l’heure britannique. Une côte brisée. Pourrions-nous, dès lors, nous passer de ces masques, les doux refuges de nos sentiments, ces masques qui nous protégeaient si bien des autres ? Les regards, grâce à eux, pouvaient tranquillement s’enlacer, sans crainte d’une déception. Les aveux des amoureux les engageaient à la fidélité et la confiance. « Tu ne regarderas que moi, je ne regarderai que toi ». La peste entraînait la fermeture des théâtres à Londres. Sur son île, Shakespeare composait ses sonnets. Cinq ans plus tard, au sud de la Tamise, le Théâtre du Globe jaillissait de la terre. Les plus beaux amours et les plus sanglantes guerres s’y joueraient. Il en était ainsi du monde, masqué. Un bal qui retentissait au coeur des éclairs de la nuit. Les silences contenaient bien plus de mots.

Le couvre-feu avait sonné son glas.

Dix huit heures à partir de ce samedi.

Le pêcheur murmurait à mon coeur :

« Prends garde, jeune homme, que le feu de ta plus belle passion reste en vie … ».

Thierry Rousse,

Nantes,

Vendredi 15 janvier 2021

« A la quête du bonheur ».

(*) Shakespeare, « Roméo et Juliette ».

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