Comme autrefois…

 

« Comme autrefois… » , cette expression aurait sans doute déplu à Monsieur Eckhart Tolle, ce sage qui nous enseignait à vivre dans l’instant présent. En ce mercredi 20 janvier 2021 à 21 heures pour faire court, une odeur de feu de bois remontait l’escalier jusqu’au nez de Mémé Zanine. Puis, une chanson de Jean-Louis se glissait en boucle dans ses oreilles. « Va où ton coeur te dit ». Tout pour être heureux, ou, presque. Et pourtant, la nuit entraînait le songeur que j’étais dans les doux rêves d’un jour fabriqué des bonheurs du passé. J’aimais, dans le froid, la pluie, le vent de l’hiver, visiter ces palais d’autrefois, ces palais où nous sortions à découvert, le visage nu de rires, de sourires ou de larmes. Ces palais, où accoudés au bar d’une guinguette, nous refaisions le monde. Ces palais, où nous allions, libres, au gré de nos envies, au théâtre, au cinéma, ou, encore, flâner dans les allées d’un musée, admirer les beautés de ces corps impressionnistes. Ces palais, où je jouais Harpagon, Le Malade Imaginaire, Amédée le Jardinier, ou encore, Gros-René dans les jardins des châteaux de toute splendeur, Vaux-le-Vicomte, Fontainebleau, Chantilly, Champ de Bataille, ou, sur les scènes des théâtres à l’Italienne ou à la Française, les cours des festivals, d’Avignon à Richelieu, les estrades des écoles et des collèges, des plus petites aux plus grandes cités, ces plages d’or des villages de vacances, de Lille à Marseille jusqu’à Essaouira en faisant une escale sur l’Ile de Beauté, des rêves qui se vivaient, d’aventure en aventure, aux pas de l’esprit d’une troupe, hélas brisée. Comme autrefois. Lutte de pouvoirs et de querelles. Une malle de souvenirs enfouis. Des toiles d’araignées étincelantes. A peine, quelques photographies, jaunies, que me restait-il de cette vie d’arlequin ? Qu’un songe d’autrefois? Le costume avait pâli. Un bonheur perdu pour toujours?

Je ne savais trop quoi penser du passé, du présent, de l’avenir, du théâtre de mon pays et du monde. Où en étions-nous ? Couvre-feu ? Mille pas ? Vingt mille pas ? Autorisations de sortir ? De se blottir ? De s’aimer? Se parler ? S’enlacer ? Danser ? Chanter? Rire aux éclats? Les amoureux ne s’étaient pas vus depuis des lustres. Le plancher couinait. Confinement ? Masque ? Vaccin ? J’étais parti un peu loin, un dimanche, au coeur d’une lande. L’on y servait des pâtisseries dignes des plus grands pâtissiers de Versailles, des Vatel aux percing qui nous faisaient rêver à nos châteaux d’enfants. Une demoiselle, toute en noir, accompagnée d’un pianiste, tout en blanc, lui, logé au grenier d’une grange, elle sur une pile de planches juste en dessous, nous enchantait de ses chants lyriques. Un magicien dissimulé au fond d’herbes folles nous faisait croire à l’impossible, pendant que tournait en rond dans le ciel bleu un hélicoptère solitaire, bien incapable de nous attraper. La poésie échappait à toute raison. De cette illusion, je ne voyais rien qu’un prodige. Monsieur Eckhart, de son présent, parvenait à m’extirper de mon palais d’autrefois. Je n’aurais jamais connu toutes ces merveilles, songeais-je, ces rencontres et ces moments inoubliables, si mon rêve, une nuit, ne s’était rompu. Tous ces nouveaux présents emplissaient inexorablement ma malle d’autrefois. A peine vécus, ils étaient déjà souvenirs. Je prenais racine dans son bois. L’arbre grandissait, unique de toute une vie, de toutes ces vies, les pièces d’un puzzle qui s’assemblaient jour après nuit. L’âme de Notre-Dame, malicieuse, Emma, habitait ses landes sauvages. Je le savais. Aucun hélicoptère n’atterrirait sur sa mousse, qu’un avion en papier. Sur ses ailes, un enfant y avait dessiné un trèfle à quatre feuilles et une pâquerette.

Ces temps de guerre, ces vies de résistants, camouflés parmi les fougères, devaient nous ouvrir à la paix du coeur, à l’élévation de l’âme, à la véritable santé mentale et physique, à la fraternité d’une croyance, à la culture d’une confiance, à l’audace des sentiments, des mille et un et une chevaliers et princesses de ces landes enchantées. J’étais ce qui me nourrissait. Chaque cloître était le berceau de l’Amour. Comme autrefois au milieu du Morvan. Un lac. Une pierre. Une feuille. Comme autrefois, en ses forêts obscures, il était une fois une histoire merveilleuse où les loups étaient nos amis fidèles et sincères, où leurs cris, leurs pleurs, leurs rires, au coeur de la nuit, nous montraient le chemin des étoiles, « cette confiance en qui tu es, en qui tu aimes ».

« Puisses-tu vivre, continuer.. puisses-tu aimer…continuer… puisses-tu puiser un peu d’eau dans le puits de nos nuits… puisses-tu sourire et même rire quand le pire est à venir… Puisses-tu aimer qui tu es… qui tu aimes…  » (*)

Thierry Rousse

Nantes, Mercredi 20 janvier 2021

« A la quête du bonheur »

(*) Jean-Louis Aubert, « Puisses-tu »

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