Dernière ligne droite sinueuse

 

Nous vivions notre dernière ligne droite. Le Grand Chef l’avait annoncé. Je voyais la lumière au bout de cette longue allée rectiligne de la forêt de Gâvre. Une clairière m’attendait, ou, un carrefour. Cette route forestière n’avait certes rien d’amusant, elle était juste rassurante. Je n’avais qu’à marcher, simplement marcher, accomplir ce que le Grand Chef me dictait. Marcher seul, à bonne distance de mes semblables. Respecter la fameuse distanciation sociale. Pas de serrage de mains ni d’embrassades. Respecter, juste respecter. La clairière ou le carrefour me serait accessible grâce à la seringue de vaccination. En attendant ma piqûre, je devais rester sur cette rue ennuyante. Marcher seul. M’isoler. Vivre sans contact. Je fuyais vers la campagne pour ne plus avoir à supporter ce masque étouffant. Respirer, juste respirer. Ecouter le chant des oiseaux et m’émerveiller de cette nature qui renaissait. Rester sur la route. Seul. Isolé. Le sous-bois me tentait bien, mais je n’étais pas à l’abri d’un obstacle infranchissable, un large fossé gorgé d’eau qui m’obligerait à revenir à mon point de départ. Je pouvais également me perdre, ne plus retrouver mon point de départ. Au coeur du sous-bois, cette clairière ou ce carrefour n’était plus visible.

Le temps passait tellement vite. Je n’avais pas vu le mois de mars. Mars avait-il existé? Je ne retenais du mois de mars que l’annnonce d’un printemps poétique. L’essentiel ? La semaine, je travaillais dans les écoles. J’avais donc réussi à me hisser à la troisième ou à la deuxième ligne. J’ignorais à quelle ligne appartenait vraiment l’école. Tout ce que je savais ces derniers jours, c’était que le virus circulait dans l’une des écoles où j’intervenais. Les cas de Covid se multipliaient aussi bien parmi les élèves que parmi les membres de l’éducation et de l’animation. La peur d’être à mon tour contaminé dansait autour de mes yeux. Un rhume et l’inquiétude grandissait. Je n’avais rien d’un héros. Mourir au front ne m’emballait guère. Je ne tenais pas non plus à transmettre ce virus aux personnes que j’aimais. Je m’isolais en attendant le verdict. J’avais décidé de passer un test. Mon parcours du combattant commençait de pharmacie en pharmacie. La pharmacienne du quartier où se situait l’école me répondait qu’elle ne pouvait pas me recevoir. « Nous sommes débordés, chaque jour, il y a de nouveaux cas ». Rien d’une allée rectiligne. J’obtenais un rendez-vous le lundi dans un lieu municipal réquisitionné pour la circonstance. Premier soulagement. La joie d’être testé, l’impatience de savoir. « Alors, je l’ai ? ». Il me restait à attendre, le temps d’un week-end d’isolement. Mon rhume, étrangement, avait disparu le samedi au milieu d’un jardin extraordinaire. Les fleurs me guérissaient de l’ignorance. Je savais bien au fond de ma conscience que tout cela était absurde, que je pouvais avoir le virus sans manifester de symptôme, ou, que je pouvais ne pas avoir le virus aujourd’hui et l’attrapper demain. En réalité, il me fallait passer le test chaque jour, à chaque minute, à chaque rencontre, chaque respiration, à moins que ces masques fussent de redoutables boucliers… Protégé. Etais-je réellement protégé? Etre en troisième ou en deuxième ligne finissait par me lasser. Le Grand Chef nous obligeait à tenir la garde pour le bien des enfants, de l’économie et de la Nation. L’école à la maison était juste impossible. Maman devait aller travailler, papa, aussi.

Je m’échappais le dimanche à la Vallée du Don. Un étang, une cascade, des rochers, une maison dont il ne restait que les murs, l’éblouissement de toutes ces fleurs, un château construit pour un conte merveilleux, la générosité du soleil, la terrasse d’une crêperie fermée… Il me fallait encore être un peu patient. Je parvenais enfn à trouver l’entrée du chemin qui longeait le Don au milieu des arbres. J’étais seul, seul baigné de lumière et du chant des oiseaux. Dernière ligne droite sinueuse au coeur de l’essentiel. Le don de la vie. Restaurer cette maison. Laisser tranquilles les habitants de la forêt. Contempler et aimer.

Thierry Rousse

Nantes, dimanche 28 mars 2021

« A la quête du bonheur »

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