Du désir de comprendre (les chiffres)

 

Les chiffres rejaillissaient. Je les avais oubliés depuis plusieurs jours au bénéfice des mots. Chiffres et mots pouvaient-ils cohabiter en bonne harmonie ?

J’avais parcouru 5 pour 100 du monde soit 2101 kilomètres au total depuis le début de l’année 2021 et visité 58 villes et 388 lieux. Je me sentais un héros, ce soir.

Rien que pour le mois de mars, j’avais fréquenté 13 villes et 68 lieux. Je m’en étonnais moi-même. Où avais-je bien pu me rendre ? Google Maps Timeline m’indiquait que j’étais allé à Guémené-Penfao, au Gâvre, aux Lucs-sur-Boulogne, au parc potager de la Crapaudine, à l’esplanade Jean Bruneau saluer mon ami Jules Verne. Mes pieds avaient marché 30 kilomètres pendant 7 heures, et ma voiture avait roulé 41 heures et presque relié Lille à Marseille, soit un peu moins de mille kilomètres, 971 kilomètres précisément. Certes, j’étais loin de l’heure de marche hebdomadaire obligatoire pour la santé de mon coeur.

Je remerciais Google et m’empressais à découvrir les chiffres d’Anti-Covid. 84 999 nouveaux cas en France. 9 millions 82 sujets vaccinés. 498 nouvelles admissions en réanimation.

Les chiffres pouvaient très vite être indigestes. La tentation des mots était toute proche de mes lèvres. La soif grandissait. Caresser quelques mots de Brassens ou de Christian Bobin ? Les chiffres me rappelaient à l’ordre et pouvaient se montrer très obscurs. Les calculs de la Caisse d’Allocations Familiales me laissaient bien perplexes, régularisation de mon dossier, trop perçu, remboursement mensuel, prime d’activité, allocation logement, retenue… Les chiffres, entre eux, se contredisaient, se bagarraient, s’annulaient. Même l’assistante sociale qui m’aidait à voir plus clair dans cette vie sociale était bien incapable de comprendre les subtils calculs de cette dame à la caisse mystérieuse, injoignable. Fallait-il pour autant que je renonçai à comprendre?

J’éprouvais le désir de percer ce brouillard, saisir l’origine de ces chiffres. Je m’attelais, là, à une montagne de crevasses et de pics, hostile et sans charme, dépourvu d’entraînement.

Les chiffres reflétaient-ils la réalité, quelle réalité ? Bon nombre de numéros, d’identifiants, de matricules, de mots de passe, épuisés, les abandonnaient et se résignaient, vaincus, à leur sort.

Quelques voix, encore, se faisaient entendre sur les marches de l’Opéra. Celles des oubliés, des femmes pour la plupart, aides à domicile, animatrices, payées une misère. Des métiers essentiels, rangés au bas de l’échelle sociale. De quel droit le masculin l’emportait-il toujours sur le féminin, l’écrasait de son talon ou de sa cravate ?

Ces chiffres attisaient la colère de mes mots. Quels autres mots tendres pouvaient les apaiser?

Je libérais les chiffres de leurs cages. Ils se perdaient parmi des millions d’étoiles. Etincelaient mes souvenirs. « La nuit du coeur » m’attendait, si patiente. « Je verrai, demain, pour les chiffres, me disais-je, demain, quand il y aura du soleil… ».

La pluie fit, brutalement, son apparition. Qu’importe, j’étais au chaud sous ma couette avec mes livres, mes pensées et mes lettres. Tant pis, pour les chiffres, je les oubliais pour la nuit…

Thierry Rousse

Nantes, vendredi 9 avril 2021

« A la quête du bonheur »

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