Le retour des chevaliers

Fallait-il

En ces temps troublés

De conflits

D’occupations armées

De montées des extrêmes

De démocraties bafouées

Continuer à exposer la guerre

Dans les châteaux

En honorer ses armures

Ces chevaux soumis

A notre boucherie humaine

S’extasier devant un destrier

Des éperons une muselière

Un beau et grand chevalier

Au fessier trônant sur sa croupe

Fallait-il vraiment cette exposition

Au logis de notre Duchesse Anne

N’oublie pas mon enfant

Toi qui entres en ce lieu

Que sous ces heaumes

Sont deux visages tremblant

Que sous ces carapaces de métal

Deux coeurs battent à l’unisson

L’un d’un cheval qui n’a rien demandé

L’autre d’un garçon de quatorze ans trompé

Non la guerre n’a rien d’un poème épique

Rien d’une chanson courtoise

Si tu penses conquérir un jour ta belle

Par un tournoi d’élégance

Par un mouchoir noué à ta lance

Avec ton casque orné de plumes

Prémisses d’aventures audacieuses

Si tu penses la conserver

Par des exploits guerriers

Par tout ce sang versé

L’honneur du courage

De la loyauté et de la foi

Sache que la justice des fleurs de Lys

N’est que fosses de lices

L’amour n’est pas d’acier

Tu seras bien un homme mon fils désarmé

Fallait-il aujourd’hui aussi ma fille

T’entraîner dans cet orgueil mâle

Ce qu’on dit être un rite de passage

Le code d’honneur à gagner

Pour être adulte

L’épée invisible de Dieu entre tes mains

Le sabre laser des nouvelles conquêtes

On vous a nourri

De toutes ces jolies légendes

Depuis votre enfance

Excalibur la force d’un roi

Lancelot le chevalier amoureux

Défenseur des plus faibles

Jeanne d’Arc la libératrice audacieuse de la France

Martyre de ses flammes

Tant de trompettes symphoniques

Pour t’entraîner dans l’horreur

Des puits des fous aveuglés

Crois-tu que

Crête

Casque

Visière

Gorgeron

Plastron

Canon d’arrière-bras

Cubitière

Gantelet

Canon d’avant-bras

Braconnière

Tassette

Cuissot

Genouillère

Grève

Soleret

Bref

Toute la panoplie complète du bon chevalier

Fasse vraiment rêver

Crois-tu qu’on défend les faibles en tuant

Crois-tu qu’en perfectionnant ton arme

Tu sauveras plein d’âmes

O toi l’homme noble

Qui prends ton pénis

Pour un épée pointue

Ou pour un pistolet

Décoré d’or et d’argent

D’ivoire et de nacre

Tu perces les cœurs des enfants

T’éjacules sur leur corps ta poudre meurtrière

Chevalier sans peur et sans reproche

Toi et tant d’hommes entraînés

Naïvement sur le champ

Vos batailles ne sont que surenchère d’armes

Et toutes vos guerres un nouveau commerce

Qui enrichissent bien des notables à l’abri

Mieux vaut rire d’un Monty Python

Prendre le parti d’un Robin des Bois

Nous endormir dans le songe d’un Merlin l’Enchanteur

La vie

Crois-tu

Ne serait

Qu’apprendre à te battre

Pour exister

Prendre ta place et la défendre

Plutôt qu’apprendre à aimer

Que t’offrirais-je mon enfant

Garçon ou fille

Pour Noël

Cette armure complète du chevalier

Que tu as vue et qui t’a plu en entrant

Cet harnois étincelant qui fait toute ta joie

Ce héros qui sera bientôt ton mentor

Sont-ce ces portraits ces images d’or

Que je veux te montrer pour modèles

Ces Duguesclin

Déglingués

Ces Godefroi de Bouillon

D’os et de viscères écoeurantes

Ces Hauteville

Rusés conquérants

Ces armures luisantes

Cette beauté du geste qui broie

Cette gloire du pouvoir conquis

Ou

La main offerte et nue

D’un François qui rendit ses armes

D’une Claire amoureuse

De mille reflets lunaires

Sous la douceur printanière

Des oliviers d’Assise

Que veux-tu me demander mon enfant

Sur le pont-levis

A l’heure où nous quittons ce château

Papa

Sous quel ciel

L’histoire nous racontera la paix

Quand les châteaux

Ne seront que jardins d’amour

Mon enfant

Que remparts d’un joyau précieux

Quand les chevaux courront libres

Sur les bords d’un fleuve sauvage

Thierry Rousse
Nantes, dimanche 3 novembre 2024
"Une vie parmi des milliards"
Texte inspiré de ma visite de l’exposition “Chevaliers”, Château des Ducs de Bretagne, Nantes.

Copyright Thierry Rousse

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